Mésopotamie à nos jours : le pari d'une histoire totale

Écrire l'histoire de l'Irak, c'est tenter de saisir l'histoire de l'humanité elle-même : la phrase d'ouverture de Ruben Masri donne le ton. Son ouvrage ne se contente pas d'aligner les dynasties et les batailles ; il montre comment la géographie — le Tigre, l'Euphrate, les déserts et les montagnes — a forgé un cycle d'innovation, d'ascension impériale et d'effondrement qui se répète, avec des acteurs différents, depuis Uruk jusqu'à Bagdad.

Ce que couvre le livre

L'ouvrage s'étend sur 25 chapitres, de la période d'Obeïd (vers 6500 av. J.-C.) à l'élection législative d'octobre 2021 et au gouvernement de Mohammed Shia' Al Sudani. La première moitié explore les civilisations antiques — Sumériens, Akkadiens, Babyloniens, Assyriens — puis les dominations perse, hellénistique, parthe et sassanide. La seconde moitié suit la conquête arabe, l'âge d'or abbasside, l'invasion mongole, quatre siècles de tutelle ottomane, la création de l'État moderne sous mandat britannique, la monarchie hachémite, les républiques successives, le baasisme, Saddam Hussein, les guerres, l'invasion de 2003, l'insurrection, l'EIIL et la période contemporaine. Le lecteur y trouve une structure chronologique claire, des repères géographiques constants et une attention soutenue aux dynamiques confessionnelles, ethniques et économiques qui traversent les époques.

La géographie comme personnage principal

Dès l'introduction, Masri pose le principe : "La géographie de l'Irak est le premier et le plus crucial personnage de son histoire." Le livre revient sans cesse sur cette contrainte : les crues printanières qui déposent le limon fertile, les canaux qu'il faut creuser et entretenir, les désert à l'ouest et les montagnes au nord-est qui protègent autant qu'ils isolent. Au chapitre 1, la description de la plaine alluviale — "une vaste étendue plate et féroce de limon" — explique pourquoi l'irrigation a été le moteur de l'urbanisation et de l'État. Plus tard, la destruction systématique des barrages et canaux par les Mongols (chapitre 7) apparaît comme la blessure la plus durable, transformant le grenier de la Mésopotamie en marécages et déserts pendant des siècles. Cette lecture géographique éclaire aussi les frontières modernes : le traité de Zouhab (1639, chapitre 8) fixe une limite entre empires ottoman et safavide qui « avec de légers ajustements, allait durer des siècles et forme en grande partie la base de la frontière moderne entre l'Irak et l'Iran ".

Le cycle des empires et la fragilité de l'État

Un fil conducteur traverse les 25 chapitres : la richesse et la position stratégique de l'Irak attirent les conquérants, mais aucun empire ne parvient à s'y stabiliser durablement. Les Akkadiens créent le premier empire mondial (chapitre 2) mais s'effondrent sous les révoltes sumériennes et une sécheresse pluriséculaire. Les Abbassides font de Bagdad "le centre du monde" pendant cinq siècles (chapitre 6) avant que les querelles internes et les gardiens turcs ne vident le califat de sa substance. L'État moderne, « invention distinctement du XXe siècle » (introduction), naît d'un accord secret (Sykes-Picot) et d'un mandat britannique qui « ignora des identités ethniques et confessionnelles profondément enracinées ". Chaque nouveau pouvoir — monarchie hachémite, république de 1958, baas, occupation de 2003 — hérite des mêmes failles : une armée politisée, des ressources pétrolières concentrées, des minorités marginalisées. Le livre montre comment la loi n° 80 de 1961 (nationalisation partielle du pétrole, chapitre 11) puis la nationalisation totale de 1972 (chapitre 13) transforment la rente en instrument de pouvoir personnel, jusqu'à la corruption systémique décrite au chapitre 24.

La violence comme outil de gouvernance, de l'Antiquité à l'EIIL

Masri ne sépare pas la violence spectaculaire de la violence bureaucratique. La stèle des Vautours (chapitre 1) montre déjà Eannatum faisant marcher une phalange sur les corps ennemis pendant que le dieu Ningirsu captive les vainqueurs dans un filet : la guerre est sacralisée. Les Assyriens (chapitre 2) en font une doctrine : déportations de masse, écorchement, empalement, reliefs de palais comme propagande. Les Mongols (chapitre 7) portent la destruction à une échelle industrielle : "le fleuve coula noir de l'encre des livres dissous et rouge du sang des savants massacrés ". Au XXe siècle, la répression change d'échelle mais pas de nature : le massacre de Simelé (1933, chapitre 10), la campagne Anfal (évoquée chapitre 18), les fosses communes de 1991 (chapitre 16), les escadrons de la mort de 2006-2007 (chapitre 20) et enfin l'EIIL (chapitre 21) qui « imposa une interprétation brutale de la loi islamique, assassinant quiconque désobéissait ". Le livre documente cette continuité sans la réduire à une fatalité culturelle, en montrant à chaque fois les calculs politiques qui l'alimentent.

La société civile comme contre-pouvoir persistant

À chaque effondrement d'État, ce sont les réseaux locaux — tribus, confréries, milices, syndicats, manifestants — qui absorbent le choc. Les cheikhs tribaux gèrent l'irrigation et la justice quand le pouvoir central faiblit (chapitre 8). Les académies juives de Soura et Pumbedita compilent le Talmud sous les Sassanides (chapitre 4). Les comunista irakiens organisent des manifestations massives sous Qasim (chapitre 11). Les tribus d'Anbar se retournent contre Al-Qaïda en 2006-2007 (chapitre 21). En 2019, la place Tahrir devient « le cœur vibrant et chaotique de l'insurrection » avec ses tuk-tuks ambulances, ses fresques, ses bibliothèques improvisées (chapitre 24). Le dernier chapitre note que "la génération qui a inondé la place Tahrir en 2019 [...] représente un changement fondamental dans la société irakienne, une nouvelle conscience civique qui a dépassé les identités confessionnelles ". Cette histoire par le bas, souvent en filigrane, donne au livre sa densité humaine.

Le pétrole : ressource, malédiction, architecture du pouvoir

La découverte de 1927 (chapitre 9) rebat les cartes. Les Britanniques structurent le mandat autour de Bassora (port) et Mossoul (pétrole), intégrant les Kurdes malgré leurs réticences. Sous la monarchie, l'IPC (Iraq Petroleum Company) maintient le contrôle étranger. Qasim (chapitre 11) puis le Baas (chapitre 13) nationalisent par étapes, transformant la rente en levier de légitimité interne — « un contrat social était simple : en échange de la soumission politique, l'État offrait un filet de sécurité de la naissance à la mort » — et en arme diplomatique (guerre Iran-Irak, chapitre 14 ; invasion du Koweït, chapitre 15). Les sanctions des années 1990 (chapitre 16) montrent l'envers : l'État continue de bâtir des palais pendant que la classe moyenne s'effondre. Aujourd'hui, le projet "Route du développement" (chapitre 25) tente de diversifier, mais le budget reste « presque entièrement dépendant des revenus des hydrocarbures ". Le pétrole n'est jamais un simple décor économique ; il structure les alliances, les répressions et les guerres.

Qui devrait lire ce livre

Cet ouvrage s'adresse au lecteur qui veut comprendre l'Irak au-delà des titres de journaux, sans prérequis universitaire mais avec l'envie de suivre une fresque de 5000 ans. L'historien y trouvera une synthèse solide, le citoyen curieux des clés pour lire l'actualité (frontières, confessionnalisme, rente pétrolière, ingérences), l'étudiant une chronologie fiable et des repères bibliographiques implicites. Le style reste accessible, sans jargon inutile, mais la densité des noms, des dates et des acteurs exige une lecture suivie. Qui cherche un récit focalisé sur une seule période (l'âge d'or abbasside, la guerre Iran-Irak, l'EIIL) pourra préférer des monographies spécialisées. Pour une vision d'ensemble, honnête sur les zones d'ombre — le livre n'élude ni les massacres de 1933, ni la torture sous Saddam, ni les exactions des milices chiites en 2006, ni la corruption post-2003 — c'est une référence de premier ordre.

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