Dans les hautes terres brumeuses de l'est de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Fore appelaient la maladie kuru, un mot qui signifie « trembler de peur ». Elle commençait par une démarche vacillante, des maux de tête, des douleurs articulaires. Puis venaient les tremblements violents, l'impossibilité de marcher, et ce symptôme qui hantera les médecins : des crises de rire incontrôlables, saccagées, survenant sans raison apparente. Les victimes mouraient dans l'année, alitées, incapables d'avaler, le corps consumé par une neurologie en ruine. Entre 1957 et 1960, le kuru tue jusqu'à 200 personnes par an dans une population de quelques milliers. Dans certains villages, les femmes adultes ont presque disparu : le ratio hommes-femmes atteint un pour trois.
Le mystère démographique
Quand les officiers de patrouille australiens et les médecins coloniaux commencent à enquêter, aucune piste ne tient. Toxine environnementale ? Maladie génétique ? Trouble psychosomatique ? L'épidémiologie est déroutante : la maladie frappe massivement les femmes adultes et les enfants des deux sexes, mais épargne largement les hommes adultes. Elle se propage de village en village sur des décennies, suivant les réseaux sociaux plutôt que les cours d'eau ou les sentiers. C'est en observant les rites funéraires que l'anthropologue Shirley Lindenbaum et le médecin Vincent Zigas comprennent. Les Fore pratiquent l'endocannibalisme : par respect, ils consomment le corps de leurs morts. Les hommes mangent les muscles ; les femmes et les enfants, eux, préparent et mangent les organes — dont le cerveau, considéré comme un mets de choix. La démographie du kuru reflète exactement la répartition des convives aux festins funéraires.
L'intuition d'un vétérinaire à Londres
En 1959, au Wellcome Medical Museum de Londres, le pathologiste vétérinaire William Hadlow examine une exposition sur le kuru. Il reste saisissant : les lésions cérébrales qu'il voit — vacuolisation spongieuse, perte neuronale, astrocytose — sont identiques à celles de la tremblante, une maladie des moutons connue depuis le XVIIIe siècle et transmissible. Hadlow écrit à Carleton Gajdusek, le jeune virologue américain qui étudie le kuru sur le terrain : tentez de transmettre la maladie aux primates. Gajdusek et son collègue Michael Alpers prélèvent du tissu cérébral sur une fillette, Kigea, morte du kuru, et l'inoculent à deux chimpanzés. Ils attendent. Presque deux ans passent sans signe. Puis, l'un des chimpanzés devient léthargique, tremble, perd l'équilibre. Le second suit. Le kuru est une maladie infectieuse. Pour cette démonstration, Gajdusek recevra le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1976.
Une protéine sans gène
La transmission du kuru aux chimpanzés ouvre une ère nouvelle. L'agent ne se comporte comme aucun virus : il résiste à l'ébullition, au formol, aux radiations UV qui détruisent l'ADN. Dans les années 1960, la radiobiologiste Tikvah Alper montre que l'infectiosité de la tremblante est insensible aux rayons UV à 260 nanomètres — la longueur d'onde qui endommage les acides nucléiques. L'agent est « transparent aux UV germicides ». En 1982, Stanley Prusiner, après dix ans de purification à partir de milliers de cerveaux de hamsters, publie dans Science : l'agent est une protéine, sans acide nucléique. Il la baptise « prion » (particule infectieuse protéique). L'hypothèse « tout protéine » est née, et avec elle la plus grande hérésie de la biologie moléculaire moderne : une protéine peut se répliquer en forçant ses semblables normales à adopter sa forme tordue.
La fin d'une épidémie
L'administration coloniale et les missionnaires font cesser les festins funéraires à la fin des années 1950. La transmission s'arrête net. Mais le kuru ne disparaît pas du jour au lendemain : la période d'incubation peut dépasser 50 ans. Le dernier cas connu meurt au début des années 2000. La surveillance de Michael Alpers sur la cohorte des survivants permet de mesurer ces incubations extrêmes. Elle révèle aussi un fait d'évolution humaine en temps réel : parmi les femmes âgées ayant survécu au pic épidémique, le génotype hétérozygote au codon 129 du gène PRNP (méthionine/valine) est surreprésenté. Ce génotype confère une résistance forte au kuru et allonge l'incubation de décennies. Une variation plus rare, G127V, trouvée seulement dans la région touchée, semble même conférer une résistance complète. Le kuru a littéralement sculpté le génome des Fore.
L'héritage du kuru
Le kuru a fait plus que révéler le premier prion humain transmissible. Il a prouvé qu'une maladie neurodégénérative chronique, sans fièvre ni inflammation, pouvait être infectieuse. Il a montré que l'agent était une protéine de l'hôte, mal repliée, capable de propager sa conformation. Et il a livré, sur un plateau d'anthropologie, la preuve que la barrière d'espèce n'est pas absolue : le prion passe de l'homme au chimpanzé, puis, plus tard, du mouton à la vache, et de la vache à l'homme avec l'encéphalopathie spongiforme bovine. Chaque crise — tremblante, kuru, ESB, maladie débilitante chronique — réécrit la même leçon : une protéine mal repliée suffit à déclencher une réaction en chaîne fatale, sans gène, sans virus, sans vie au sens classique. Le rire desFore n'était pas une métaphore. C'était le son d'un cerveau qui se déconstruisait, et le signal d'une révolution scientifique qui n'est pas finie.
Ceci n'est qu'un épisode d'une histoire bien plus longue. Pour le récit complet de l'épidémie de kuru chez les Fore, lisez « Prions et maladies prioniques » par Adrian Voss sur MixCache.com.
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