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Histoire de l’Île-du-Prince-Édouard

Table des matières

  • Introduction
  • Chapitre 1 La terre des Mi'kmaq : La vie précoloniale à Epekwitk
  • Chapitre 2 Premières rencontres : Exploration européenne et un nouveau nom
  • Chapitre 3 Île Saint-Jean : Colonisation française et l'expérience acadienne
  • Chapitre 4 Le tumulte des empires : La conquête britannique et la déportation
  • Chapitre 5 Une terre divisée : La loterie foncière de 1767 et son héritage
  • Chapitre 6 Une colonie naît : L'établissement de St. John's Island
  • Chapitre 7 Échos de la révolution : L'île et la guerre d'indépendance américaine
  • Chapitre 8 L'afflux loyaliste : Une nouvelle vague de colons
  • Chapitre 9 La lutte pour la terre : Fermiers, propriétaires et le mouvement de réversion
  • Chapitre 10 La route vers l'autonomie : L'obtention du gouvernement responsable
  • Chapitre 11 Le berceau de la Confédération : La Conférence de Charlottetown de 1864
  • Chapitre 12 Un partenaire réticent : Pourquoi l'île a d'abord rejeté la Confédération
  • Chapitre 13 Forger une nation : Prince Edward Island rejoint le Canada
  • Chapitre 14 Le cheval de fer : Le chemin de fer de Prince Edward Island et son impact
  • Chapitre 15 L'or noir et les renards argentés : L'essor et le déclin de l'industrie de la fourrure
  • Chapitre 16 La Grande Guerre : La contribution et le sacrifice de l'île
  • Chapitre 17 Entre les guerres : Prohibition, la Grande Dépression et le changement social
  • Chapitre 18 Un monde en guerre à nouveau : Le rôle de Prince Edward Island dans la Seconde Guerre mondiale
  • Chapitre 19 Le boom d'après-guerre : Modernisation et déclin de l'agriculture
  • Chapitre 20 La terre d'Anne : Le pouvoir durable d'une icône littéraire et l'essor du tourisme
  • Chapitre 21 Le Plan de développement global : Un plan pour l'avenir
  • Chapitre 22 Le grand débat : Le lien fixe et la fin de l'« insularité »
  • Chapitre 23 Le pont de la Confédération : Une nouvelle ère de connexion
  • Chapitre 24 Une province transformée : L'économie moderne et l'évolution démographique
  • Chapitre 25 Défis et opportunités au 21e siècle
  • Postface

Introduction

Il existe un paradoxe inhérent à l’Île‑du‑Prince‑Édouard. Elle est, et de loin, la plus petite province du Canada, un doux croissant de terre rouge et de champs verdoyants lové dans le golfe du Saint‑Laurent. Pourtant, malgré sa taille modeste, son histoire est une vaste tapisserie tissée de fils d’héritage autochtone, d’ambition coloniale, de luttes géopolitiques et d’une marche silencieuse mais déterminée vers une identité bien à elle. Sa devise provinciale, Parva sub ingenti — « La petite sous la protection de la grande » — adoptée en 1769, témoigne d’une longue histoire de petit acteur sur une grande scène, réalité qui a profondément façonné son destin. Ce livre est l’histoire de cette petite île et de son parcours hors du commun.

Bien avant que les voiles des navires européens n’apparaissent à l’horizon, l’île était Epekwitk, nom donné par ses premiers habitants, les Mi’kmaq, signifiant « bercée par les vagues » ou « quelque chose posé sur l’eau ». Pendant des millénaires, elle fut une partie précieuse du Mi’kma’ki, la terre ancestrale du peuple mi’kmaq, un lieu d’abondance saisonnière où la vie s’écoulait en harmonie avec les rythmes de la terre et de la mer. L’histoire de l’Île‑du‑Prince‑Édouard ne peut commencer sans reconnaître cet héritage profond et durable, une histoire consignée non pas dans l’encre et le papier, mais dans les traditions orales et un lien spirituel avec la terre qui persiste encore aujourd’hui.

L’arrivée des Européens au XVIe siècle marqua un tournant irrévocable. L’explorateur français Jacques Cartier, en apercevant l’île en 1534, fut captivé par sa beauté, la décrivant comme « la plus belle terre qu’il soit possible de voir ». La France revendiqua le territoire, le nommant Île Saint‑Jean, mais pendant près de deux siècles, il resta une préoccupation périphérique, peu peuplé. Ce n’est qu’après que la France eut perdu le contrôle de l’Acadie continentale au début du XVIIIe siècle que l’Île Saint‑Jean devint un refuge vital pour les colons français et acadiens cherchant à rester sous la domination française. Cette période de peuplement français, bien que relativement brève, établit une culture européenne fondatrice sur l’île, dont l’héritage est encore vivant dans ses communautés acadiennes.

Le conflit mondial entre les empires britannique et français devait finalement décider du sort de l’île. En 1758, pendant la guerre de Sept Ans, les forces britanniques capturèrent l’Île Saint‑Jean et initièrent l’un des épisodes les plus tragiques de son histoire : la déportation des colons acadiens. Plus de 3 000 habitants furent expulsés de force et embarqués pour la France, un voyage périlleux au cours duquel plus de la moitié périrent par naufrage ou maladie. Cet événement traumatique, s’inscrivant dans le Grand Dérangement, remodela le paysage démographique et politique de l’île, ouvrant la voie à la colonisation britannique. Cédée à la Grande‑Bretagne par le traité de Paris en 1763, l’île fut anglicisée sous le nom d’île Saint‑John.

Suivit alors l’une des expériences les plus singulières et lourdes de conséquences de la politique coloniale britannique. Pour éviter les frais d’administration de la nouvelle colonie, le gouvernement britannique conçut en 1767 un système par lequel toute l’île fut arpentée et divisée en 67 lots d’environ 20 000 acres chacun. Ces lots furent ensuite distribués, non pas à de robustes colons, mais à un groupe de propriétaires britanniques bien introduits — politiciens, officiers militaires et marchands — par le biais d’une loterie tenue à Londres. En échange des terres, ces nouveaux propriétaires devaient peupler leurs lots et payer des « quit‑rents » annuels pour financer le gouvernement colonial. Ce système d’absentéisme foncier allait devenir la question dominante et la plus épineuse de la politique insulaire pendant le siècle suivant, créant une société de fermiers et une lutte profondément enracinée pour le contrôle de la terre même que les Insulaires travaillaient.

Malgré ces défis fondateurs, une nouvelle colonie commença à prendre forme. En 1769, elle obtint sa propre administration, distincte de la Nouvelle‑Écosse, et en 1799, elle fut rebaptisée Île‑du‑Prince‑Édouard en l’honneur du prince Édouard, duc de Kent. Charlottetown, la nouvelle capitale, passa d’une petite agglomération au cœur politique et commercial de la colonie. Le XIXe siècle vit l’essor d’une prospère industrie de construction navale : les navires construits sur l’île sillonnaient les océans du monde, formant pendant des décennies l’épine dorsale de l’économie. Parallèlement à cette entreprise maritime, l’agriculture prospéra dans le riche sol rouge, valant à l’île son surnom durable de « Jardin du Golfe ».

C’est dans ce contexte de prospérité croissante et d’identité distincte que l’Île‑du‑Prince‑Édouard fit son entrée la plus célèbre sur la scène nationale. En septembre 1864, Charlottetown accueillit la première conférence visant à discuter de l’union potentielle des colonies britanniques d’Amérique du Nord. Cet événement capital valut à la province le titre de « Berceau de la Confédération ». Pourtant, par un ironique retournement de l’histoire, lorsque le Dominion du Canada fut créé en 1867, l’Île‑du‑Prince‑Édouard refusa de s’y joindre. Méfiants à l’idée que leur petite voix se perde dans une vaste fédération et n’y voyant guère d’avantage économique, les Insulaires choisirent de rester une colonie britannique séparée.

La décision ne put tenir éternellement. L’ambition de construire un chemin de fer d’un bout à l’autre de l’île, destiné à moderniser la colonie, la plongea au contraire dans une crise d’endettement paralysante. Acculée à la faillite, la partenaire autrefois réticente se tourna vers le Canada pour trouver une solution. En 1873, après avoir négocié un accord prévoyant que le Canada assumerait la dette ferroviaire et fournirait des fonds pour racheter enfin les propriétaires absents, l’Île‑du‑Prince‑Édouard entra dans la Confédération en tant que septième province du pays.

La fin du XIXe et le début du XXe siècle apportèrent de nouvelles entreprises économiques, notamment l’industrie lucrative mais volatile de l’élevage du renard argenté. L’île contribua également de manière significative à l’effort national lors des deux guerres mondiales. Mais son exportation la plus célèbre de cette époque ne fut peut-être pas un produit, mais une histoire. En 1908, Lucy Maud Montgomery publia Anne… la maison aux pignons verts (Anne of Green Gables), un roman qui allait captiver l’imagination du monde entier et lier à jamais l’Île‑du‑Prince‑Édouard à sa fougueuse héroïne rousse. L’attrait planétaire durable d’Anne a eu un impact profond et durable sur la province, façonnant son identité culturelle et devenant une pierre angulaire de son industrie touristique.

L’après-guerre inaugura une période de profonde transformation. Les années 1960 virent la mise en œuvre du Plan global de développement, une vaste initiative fédérale‑provinciale destinée à moderniser l’économie, les infrastructures et les services sociaux de l’île. Ce plan ambitieux et parfois controversé visait à « mettre à jour » la province, accélérant le passage d’une société purement agraire à une économie plus diversifiée. Mais le changement le plus significatif était encore à venir. Pendant des siècles, la caractéristique déterminante de la province fut son « insularité » — sa séparation physique du continent. Tout cela changea avec le débat acharné puis la construction du pont de la Confédération. Son ouverture en 1997 relia physiquement l’île au continent pour la première fois, mettant fin à une ère de dépendance aux traversiers et aux bateaux à glace et annonçant un nouveau chapitre d’intégration avec le reste du Canada.

Ce livre relate ce parcours remarquable dans toute sa complexité. Des traditions ancestrales des Mi’kmaq aux débats politiques du XXIe siècle, c’est une histoire d’adaptation, de résilience et de communauté. Il explore comment une petite île, façonnée par les forces contraires de grands enjeux mondiaux, a forgé une identité distincte et chérie. C’est l’histoire d’un lieu qui, bien que petit, n’a jamais été insignifiant.


CHAPITRE UN : La terre des Mi’kmaq : La vie précoloniale à Epekwitk

Bien avant que la première voile européenne ne brise l’horizon, l’île en croissant blottie dans le sud du golfe du Saint-Laurent n’était pas un lieu attendant d’être découvert, mais une patrie chérie et intégrale. Pour les Mi’kmaq, le peuple autochtone qui habite la région depuis des temps immémoriaux, c’était Epekwitk, un nom qui se traduit évocatoirement par « quelque chose posé sur l’eau » ou « bercée par les vagues ». Ce n’était pas une frontière sur une carte, mais une partie vitale de leur territoire ancestral, le Mi’kma’ki, un domaine qui englobait une grande partie de ce que l’on appelle aujourd’hui le Canada atlantique. Les preuves archéologiques, combinées au puits profond de la tradition orale mi’kmaq, attestent d’une présence continue sur l’île remontant à des milliers d’années. Un fragment de mâchoire humaine découvert près de Stanhope, daté d’environ 5 000 ans, constitue un lien tangible avec ce passé ancien, confirmant une connexion profonde et durable avec la terre qui précède toutes les autres histoires.

Epekwitk était l’un des sept districts traditionnels au sein du vaste territoire du Mi’kma’ki, un district connu sous le nom d’Epekwitk aq Piktuk, qui incluait également la région continentale adjacente de Pictou. La vie sur l’île était régie par une compréhension sophistiquée de l’environnement et une structure sociale fondée sur la parenté, le respect et le consensus. L’unité fondamentale de la société mi’kmaq était la famille élargie, qui formait de petites bandes mobiles. Plusieurs de ces bandes, liées par des alliances et la parenté, constituaient une communauté plus large. Le leadership ne reposait pas sur un pouvoir coercitif, mais sur le prestige, la sagesse et la capacité à gérer efficacement le bien-être économique et social de la communauté. Chaque bande locale avait un chef, ou Saqmaw, une charge souvent transmise de père en fils, qui consultait un chef régional. Ces chefs régionaux représentaient leurs districts au sein d’un organe national appelé le Mi’kmawey Mawio’mi, ou Grand Conseil. Ce gouvernement traditionnel, établi bien avant l’arrivée des Européens, était l’apogée de l’organisation politique mi’kmaq, traitant des questions qui affectaient l’ensemble de la nation et gérant les relations avec d’autres peuples autochtones, tels que leurs alliés de la Confédération Wabanaki. La prise de décision était un processus collectif, profondément respectueux des avis des aînés de la communauté. Les questions étaient souvent discutées dans des cercles de parole où chaque voix pouvait être entendue, assurant que les choix étaient faits par la délibération et le consensus, une tradition transmise non par des lois écrites, mais par le puissant médium de l’histoire orale.

Le rythme de la vie à Epekwitk était dicté par le cycle incessant des saisons. Les Mi’kmaq étaient un peuple semi-nomade, leurs mouvements une réponse gracieuse et pratique à la disponibilité changeante des ressources tout au long de l’année. Cette ronde saisonnière témoignait d’une connaissance profonde et accumulée de la terre et de la mer, leur permettant d’arriver dans des zones précises exactement quand l’abondance était à son apogée. Leur année était divisée en quatre saisons : siwkw (printemps), nipk (été), toqa’q (automne) et kesik (hiver), le solstice d’hiver marquant la transition d’une année à l’autre.

Lorsque le froid rigoureux de kesik, l’hiver, s’abattait sur l’île, les Mi’kmaq quittaient le littoral exposé pour l’abri de l’intérieur de la grande forêt acadienne. Ces camps intérieurs, nichés parmi les feuillus, offraient une protection contre les vents violents soufflant du golfe. L’hiver était la saison principale pour la chasse aux grands mammifères terrestres de l’île. Bien que l’orignal ne fût pas présent sur l’île à l’époque précoloniale, des troupeaux de caribous des bois autochtones parcouraient les forêts et les tourbières, fournissant une source cruciale de nourriture, de peaux et d’os. Les ours noirs, également communs avant la colonisation européenne, étaient une autre source importante de nourriture, de graisse pour la cuisson et la conservation, et de fourrures épaisses pour la chaleur. Les chasseurs, maîtres du pistage et de la survie, utilisaient la neige profonde à leur avantage, portant des raquettes de leur invention pour glisser sur les congères tandis que les animaux plus lourds étaient ralentis. Les petits animaux comme les castors et les martres étaient aussi piégés pour leurs fourrures et leur viande. Les camps d’hiver n’étaient pas seulement des lieux de subsistance, mais aussi de communauté et de culture. Les longues nuits étaient le temps du conte, de la transmission des grandes traditions orales, des histoires et des leçons incarnées par des figures comme Glooscap, le héros culturel qui, selon une légende, utilisa l’île comme oreiller. C’était le temps de fabriquer et de réparer les outils, pour les femmes de s’adonner à l’art délicat de décorer les vêtements avec des piquants de porc-épic, et pour la communauté de renforcer ses liens dans la chaleur partagée du wigwam.

Quand l’étreinte de l’hiver se relâchait et que siwkw, le printemps, arrivait, un changement profond s’opérait. À mesure que la glace se brisait sur les rivières et que la terre se réveillait, les bandes mi’kmaq regagnaient la côte. C’était un moment d’immenses abondances, signalé par les montées massives de frai des poissons dans les rivières et les estuaires de l’île. Le gaspareau, l’éperlan et le hareng remontaient en amont en tels nombres qu’on pouvait les récolter au filet, aux barrages et à la lance, offrant un réapprovisionnement bienvenu des réserves alimentaires après les mois maigres de l’hiver. La côte offrait aussi une richesse d’autres ressources. Les oiseaux marins et les oiseaux d’eau migrateurs regagnaient leurs aires de nidification, et leurs œufs étaient une importante source de protéines. À mesure que le littoral reverdissait, les femmes cueillaient les premières plantes et racines comestibles, possédant une connaissance encyclopédique des espèces nutritives et de celles aux propriétés médicinales.

Nipk, l’été, était un temps de vie côtière, où de plus grandes communautés se rassemblaient sur des sites traditionnels le long des rives des nombreuses baies et estuaires de l’île, comme la généreuse baie de Malpèque. La mer devenait le garde-manger principal. Les Mi’kmaq étaient des marins experts, naviguant sur les eaux côtières dans des canots d’écorce de bouleau ingénieusement conçus. Ces embarcations, construites avec des cadres en cèdre et revêtues d’écorce de bouleau imperméable cousue avec de la racine d’épinette, étaient assez légères pour être portées à terre mais assez robustes pour les voyages en mer, capables de transporter familles entières et leurs biens. Depuis ces canots, les hommes pêchaient la morue, le maquereau et l’esturgeon, utilisant des hameçons taillés dans l’os et des lances à trois pointes appelées leisters. Les baies peu profondes et les grèves offraient d’immenses quantités de coquillages, et d’anciens tas de coquillages — des amas de coquilles rejetées — découverts à des endroits comme l’île Robinsons fournissent la preuve archéologique de cette récolte saisonnière d’huîtres, de palourdes et de quahogs. Le régime estival était complété par la chasse aux phoques et même aux morses, qui se rassemblaient autrefois par milliers sur les plages sablonneuses de l’île.

L’arrivée de toqa’q, l’automne, signalait un temps de préparation intense pour l’hiver à venir. À mesure que l’air devenait vif, l’attention se tournait vers la récolte et la conservation de la nourriture. Les montées de l’anguille en septembre étaient un événement particulièrement important. En construisant des barrages en pierre ou en osier à travers les rivières, les Mi’kmaq pouvaient piéger de grandes quantités d’anguilles, qui étaient ensuite fumées ou séchées pour être stockées. Les oiseaux migrateurs étaient chassés alors qu’ils traversaient l’île dans leur voyage vers le sud. Les baies et autres plantes étaient récoltées et séchées. C’était pendant cette saison de transition que les bandes commençaient leur retour vers l’intérieur, quittant la côte de plus en plus tempétueuse pour l’abri relatif de leurs camps d’hiver, leurs provisions reconstituées et leur communauté prête pour que le cycle recommence.

La vision du monde des Mi’kmaq était celle d’une connexion spirituelle profonde avec la nature. Ce n’était pas une relation de domination, mais d’interdépendance et de respect. Leur spiritualité était tissée dans chaque aspect de la vie quotidienne, enracinée dans la croyance qu’un Grand Esprit, Kisu’lk, était le créateur de toutes choses, et que cet esprit résidait dans chaque plante, animal, personne et élément de la terre. Cette croyance donna naissance au principe directeur de Netukulimk. Netukulimk est un concept complexe qui peut se comprendre comme une façon de récolter les ressources pour la subsistance de soi et de la communauté sans compromettre l’environnement pour les générations futures. C’est une philosophie d’intendance, de ne prendre que ce qui est nécessaire, et d’agir avec une conscience constante que toute forme de vie est interreliée. Ce principe est résumé dans l’expression mi’kmaq Msit No’kmaq, qui signifie « toutes mes relations », une phrase qui étend le concept de parenté à tous les êtres vivants.

Ce respect se reflétait dans leurs pratiques de chasse. Lorsqu’un animal était tué, on le voyait comme se donnant lui-même au peuple pour qu’il puisse survivre. On s’attendait à ce que les chasseurs honorent l’esprit de l’animal, en s’assurant que toutes ses parties étaient utilisées. La viande était mangée, les peaux tannées pour les vêtements et les abris, les os et les bois sculptés en outils comme des hameçons et des aiguilles, et les tendons utilisés pour les cordages. Agir autrement aurait été un manque de respect et risqué de courroucer les esprits, ce qui pouvait mener à l’échec des chasses futures. Cette relation intime avec l’environnement favorisait aussi une compréhension profonde des plantes médicinales. Par des générations d’observation et de connaissances transmises oralement, les Mi’kmaq développèrent une pharmacopée riche, utilisant diverses plantes et racines pour soigner les maladies.

Le paysage physique de l’Epekwitk précolonial était un lieu luxuriant et sauvage. On estime que 98 % de l’île était couverte d’une dense forêt acadienne, un mélange de feuillus comme l’érable, le hêtre et le chêne, et de conifères tels que d’immenses pins blancs et épinettes. Le riche sol rouge soutenait un écosystème diversifié grouillant de vie sauvage. En plus des caribous des bois et des ours noirs, les forêts abritaient le lynx du Canada, la martre d’Amérique et la loutre de rivière. Les eaux environnantes du golfe du Saint-Laurent étaient extraordinairement riches en vie marine, fournissant le fondement de l’économie saisonnière des Mi’kmaq.

L’ingéniosité des Mi’kmaq était évidente dans leur culture matérielle. Ils étaient des maîtres dans l’utilisation des ressources naturelles à leur disposition pour créer tout ce dont ils avaient besoin pour survivre. Leurs maisons, appelées wikuoms ou wigwams, étaient des merveilles de conception pratique. Construites avec une structure de poteaux en bois, elles étaient recouvertes de feuilles d’écorce de bouleau ou de peaux d’animaux. La forme conique était courante pour les habitations d’été, tandis que des structures plus grandes et oblongues étaient souvent construites pour les camps d’hiver afin d’accueillir plus de monde. À l’intérieur, les sols étaient garnis de douces branches de sapin et de nattes de roseaux tressés, avec un feu central pour la chaleur et la cuisine. Les outils et les armes étaient façonnés avec précision à partir de pierre, de bois et d’os. Ils choisissaient des types de pierre spécifiques, comme la calcédoine, pour sa capacité à se fracturer en bords rasoirs pour les pointes de flèches, les couteaux et les grattoirs. Des pierres plus lourdes étaient taillées et polies pour créer des haches et des gouges pour le travail du bois. Les femmes étaient des tisserandes habiles, créant des sacs et des nattes à partir de roseaux et d’herbes, et étaient particulièrement réputées pour leur exquis travail décoratif aux piquants de porc-épic, utilisant des piquants teints de couleurs vives pour créer d’intrincées mosaïques sur les vêtements et les contenants d’écorce de bouleau.

Pendant des milliers d’années, ce fut le mode de vie à Epekwitk. Ce fut une vie de mouvement, accordée aux rythmes des saisons et soutenue par une connaissance profonde du monde naturel. Ce fut une société dotée d’une structure politique stable et sophistiquée, d’une riche tradition spirituelle et d’une culture de résilience et d’ingéniosité. L’île n’était pas un avant-poste isolé, mais une partie centrale et chérie de la patrie mi’kmaq, un lieu de subsistance, de communauté et d’esprit, bercée sur les vagues.


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