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Toyota

Table des matières

  • Introduction
  • Chapitre 1 Des métiers à tisser aux automobiles : L'héritage Toyoda
  • Chapitre 2 La naissance de Toyota Motor Company
  • Chapitre 3 La reconstruction d'après-guerre et les premiers modèles
  • Chapitre 4 La Crown et l'aube d'une nouvelle ère
  • Chapitre 5 Le système de production Toyota : Une révolution manufacturière
  • Chapitre 6 La voiture du peuple : Le lancement de la Corolla
  • Chapitre 7 L'expansion mondiale : Toyota entre sur le marché américain
  • Chapitre 8 Le Land Cruiser : À la conquête du monde
  • Chapitre 9 Naviguer la crise pétrolière : L'essor de l'efficacité énergétique
  • Chapitre 10 La quête incessante de la perfection : La création de Lexus
  • Chapitre 11 Élargir la famille : Camionnettes, fourgonnettes et VUS
  • Chapitre 12 Toyota en sport automobile : Du rallye aux 24 Heures du Mans
  • Chapitre 13 L'effet Prius : Pionnier de la technologie hybride
  • Chapitre 14 Design et innovation à l'ère moderne
  • Chapitre 15 Une marque pour la jeunesse : L'expérience Scion
  • Chapitre 16 Surmonter l'adversité : Rappels et catastrophes naturelles
  • Chapitre 17 L'ère Akio Toyoda : Un retour à la passion
  • Chapitre 18 Hino et Daihatsu : Le groupe Toyota élargi
  • Chapitre 19 L'excellence manufacturière : À l'intérieur des usines mondiales de Toyota
  • Chapitre 20 Gazoo Racing : La division performance
  • Chapitre 21 La Lexus LFA : Concevoir une icône de supercar
  • Chapitre 22 La Camry : La berline la plus vendue d'Amérique
  • Chapitre 23 Alliances stratégiques et collaborations
  • Chapitre 24 Le défi de l'ère électrique
  • Chapitre 25 Woven City : Construire l'avenir de la mobilité

Introduction

C'est une présence silencieuse et omniprésente dans le tissu de la vie moderne. On la retrouve naviguant dans les rues chaotiques de Tokyo, traversant les vastes déserts d'Australie, et patientant dans les allées des banlieues à travers l'Amérique. C'est Toyota, une marque automobile qui s'est si profondément intégrée aux routines quotidiennes de centaines de millions de personnes qu'elle passe souvent inaperçue. Elle est simplement là, une partie fiable et attendue du paysage, comme un lampadaire ou une boîte aux lettres. Cette domination discrète dissimule cependant une histoire dramatique et révolutionnaire. Aujourd'hui, Toyota est le plus grand constructeur automobile au monde, un géant industriel colossal qui produit environ dix millions de véhicules par an. L'histoire de la façon dont il a atteint ce sommet n'est pas simplement une histoire d'entreprise ; c'est un récit d'invention, de philosophie, d'ambition et d'une poursuite acharnée, presque obsessionnelle, de la perfection.

Le voyage ne commence pas avec l'acier, le caoutchouc et l'essence, mais avec le bois, le coton et la vapeur. Les origines de Toyota résident dans l'industrie japonaise du tissage du début du XXe siècle. Le patriarche de l'entreprise, Sakichi Toyoda, était un inventeur prolifique, souvent appelé le « Roi des inventeurs japonais », qui a consacré sa vie à améliorer les métiers à tisser de son époque. Sa création la plus significative fut le Métier à tisser automatique Toyoda Modèle G de 1924, une machine révolutionnaire capable de s'arrêter automatiquement si un fil se rompait, un principe connu sous le nom de jidoka (automatisation avec une touche humaine). Ce concept simple mais brillant empêchait la production de matière défectueuse et devint plus tard une pierre angulaire de toute la philosophie de fabrication de Toyota. Le métier était si efficace qu'une entreprise britannique, Platt Brothers, acheta les droits de brevet en 1929 pour une somme considérable.

C'est cet argent, gagné en perfectionnant l'art du tissage, qui financerait un virage radical vers un monde entièrement différent. Le fils de Sakichi, Kiichiro Toyoda, était fasciné par l'industrie automobile naissante qu'il avait découverte lors de ses voyages aux États-Unis et en Europe. Tandis que son père avait maîtrisé le métier à tisser, Kiichiro voyait l'avenir sur quatre roues. Il persuada son père d'investir l'argent du brevet dans le développement d'une division automobile au sein de Toyoda Automatic Loom Works. En 1933, le gouvernement japonais encourageant la production nationale de véhicules, Kiichiro et une petite équipe se lancèrent dans la tâche monumentale non seulement de construire une voiture, mais de créer une industrie automobile japonaise à partir de zéro. Leur première voiture de tourisme, le Modèle AA, fut lancée en 1936, et l'année suivante, la Toyota Motor Company vit officiellement le jour.

Dès sa création, Toyota fonctionna différemment. Ce qui allait devenir connu mondialement sous le nom de « Toyota Way » n'était pas un ensemble rigide de règles, mais un état d'esprit culturel profondément ancré. Il repose sur deux piliers fondamentaux : l'Amélioration Continue et le Respect des Personnes. Le premier pilier s'exprime le plus célèbrement à travers le concept de kaizen, un terme japonais signifiant « changement pour le mieux » ou « amélioration continue ». Contrairement aux révolutions radicales descendantes, le kaizen consiste à apporter de petits changements positifs, progressifs et constants qui mènent collectivement à des améliorations significatives au fil du temps. Il donne à chaque employé, de l'ouvrier sur la chaîne de montage au PDG, le pouvoir d'identifier et d'aider à résoudre les problèmes, favorisant une culture où le statu quo n'est jamais considéré comme suffisant.

Le second pilier, le Respect des Personnes, est intimement lié au premier. Il s'agit de favoriser le travail d'équipe, la confiance et de permettre aux employés de contribuer à leur plein potentiel. Cette philosophie s'incarne également dans le principe de genchi genbutsu, qui se traduit par « aller voir par soi-même ». Au lieu de se fier aux rapports et aux tableaux, les dirigeants de Toyota sont censés se rendre sur le terrain — le plancher de l'usine, la concession, l'atelier de service — pour voir les problèmes de leurs propres yeux et comprendre la réalité d'une situation avant de prendre des décisions. Cette approche pratique, basée sur la réalité, est fondamentale pour la façon dont l'entreprise opère et résout les problèmes, qu'il s'agisse d'un problème mineur sur la chaîne de montage ou d'une crise majeure de l'entreprise.

Pendant une grande partie de son histoire, la perception mondiale de Toyota s'est construite sur une base de fiabilité inébranlable et de praticité. Les voitures Toyota étaient, et sont, considérées comme des appareils sensés et fiables qui démarrent chaque matin et parcourent des centaines de milliers de kilomètres avec un minimum de tracas. Cette réputation, bien qu'immensément précieuse, a également favorisé un stéréotype selon lequel les véhicules Toyota seraient quelque peu fades et sans excitation — la berline beige du monde automobile. C'est une réputation que l'entreprise a à la fois cultivée et, par moments, combattue.

Ce livre explorera cette contradiction inhérente : le fabricant conservateur et méthodique qui possède également un côté sauvage et passionné. Alors que le monde connaît Toyota pour ses voitures familiales sensées, c'est la même entreprise qui a créé la légendaire Supra, une voiture de sport devenue une icône de la performance et de la culture du tuning. C'est l'entreprise qui, par un coup qui a stupéfié le monde automobile, a décidé de construire la Lexus LFA, une supercar sans limite de budget propulsée par un V10 hurlant, simplement pour prouver qu'elle le pouvait. Et c'est l'entreprise qui consacre d'immenses ressources à sa division sportive Gazoo Racing, concourant et remportant la victoire dans les arènes éprouvantes du Championnat du monde des rallyes et des 24 Heures du Mans. Ce n'est pas l'œuvre d'une entreprise ennuyeuse.

Cette histoire est, bien sûr, aussi l'histoire de ses véhicules emblématiques — les voitures et camions qui ont défini non seulement l'entreprise mais des segments de marché entiers. Nous raconterons l'histoire de la Corolla, la humble « voiture du peuple » lancée en 1966 qui devint la voiture de tourisme la plus vendue de l'histoire, mettant des millions de personnes à travers le monde au volant pour la première fois. Nous voyagerons dans les coins les plus inhospitaliers de la planète avec le Land Cruiser, un véhicule dont la réputation d'indestructibilité et de prouesses tout-terrain en a fait une légende et un outil indispensable dans les environnements les plus difficiles du monde. Et nous examinerons l'ascension de la Camry, qui a conquis méthodiquement le marché américain pour devenir la berline la plus vendue aux États-Unis pendant des décennies.

Un chapitre charnière de l'histoire de Toyota s'est déroulé aux États-Unis. L'entrée initiale de l'entreprise sur le marché américain en 1958 fut inauspicieuse ; la première voiture qu'elle tenta de vendre, la Toyopet Crown, était sous-motorisée et surévaluée pour les goûts américains. Pourtant, par la patience, l'apprentissage et une concentration acharnée sur la qualité, Toyota gagna progressivement du terrain. L'introduction de la Corona en 1965, une voiture spécifiquement conçue pour les conducteurs américains, marqua un tournant. En comprenant le client et en livrant un produit plus fiable et plus économe en carburant que ses concurrents nationaux, Toyota entama une lente et régulière ascension qui la conduirait finalement à dépasser les géants américains dans leur propre cour.

Cette même détermination sans faille mena à l'un des coups les plus audacieux de l'histoire automobile : la création de Lexus. Dans les années 1980, Toyota tourna ses regards vers le marché lucratif des voitures de luxe, un domaine entièrement dominé par des marques allemandes établies comme Mercedes-Benz et BMW. La mission, nom de code F1 (« Flagship One »), était de construire une berline de luxe qui ne serait pas seulement aussi bonne que les meilleures au monde, mais meilleure. Le résultat fut la Lexus LS 400 de 1989, une voiture qui envoya des ondes de choc dans l'industrie par son raffinement, sa qualité et son rapport qualité-prix relatif. C'était l'incarnation physique de l'éthique de Toyota de « la poursuite inlassable de la perfection ».

Tout comme elle redéfinit le marché du luxe, Toyota redéfinit à nouveau l'ensemble de l'industrie avec son travail pionnier sur la technologie hybride. À une époque où l'essence était bon marché et où les gros SUV régnaient en maîtres, Toyota fit un pari massif de plusieurs milliards de dollars sur un groupe motopropulseur combinant un moteur à essence et un moteur électrique. Le résultat fut la Prius de 1997, le premier véhicule hybride produit en série au monde. Accueillie initialement avec scepticisme, la Prius devint un phénomène culturel et un symbole de conscience environnementale, établissant Toyota comme le leader incontesté de la technologie hybride pour les décennies à venir.

Ce livre ne reculera pas devant les luttes de l'entreprise. L'histoire de Toyota n'est pas celle d'une victoire ininterrompue. La fin des années 2000 et le début des années 2010 furent marqués par une période de crise profonde, l'entreprise faisant face à d'immenses rappels mondiaux liés à des accélérations involontaires. Ce défi ébranla les fondations mêmes de sa réputation de qualité et força l'entreprise à tourner ses propres principes de résolution de problèmes vers l'intérieur pour faire face à sa crise la plus grave. Nous explorerons également comment l'entreprise a traversé les catastrophes naturelles, notamment le séisme et le tsunami de Tōhoku en 2011, qui ravagèrent des parties du Japon et perturbèrent gravement sa chaîne d'approvisionnement mondiale.

L'ère moderne a vu l'histoire faire un tour complet, avec Akio Toyoda, le petit-fils du fondateur Kiichiro Toyoda, prenant la barre en tant que président, puis président du conseil d'administration. Passionné d'automobile et « maître pilote » à part entière, Akio a fait de sa mission personnelle de réinjecter plus d'excitation, de passion et de caractère « fun to drive » dans les véhicules de l'entreprise. Son influence se voit le plus clairement dans l'établissement de Gazoo Racing (GR) en tant que marque de performance à part entière et son implication directe dans le développement de voitures comme la GR Yaris et la renaissante Supra.

De plus, le champ de ce livre s'étend au-delà des seules voitures portant le badge Toyota. Nous plongerons dans le groupe Toyota au sens large, un vaste conglomérat qui comprend Hino pour les camions commerciaux et Daihatsu, un spécialiste des voitures compactes. Cette vision plus large offre une image plus complète de l'immense échelle de l'entreprise et de son influence à travers presque tous les segments du monde automobile.

Aujourd'hui, Toyota se trouve à un autre carrefour historique, aussi significatif que celui auquel Kiichiro Toyoda fit face lorsqu'il choisit de construire des voitures au lieu de métiers à tisser. L'industrie automobile entière est en plein bouleversement sismique vers l'électrification. Alors que de nombreux concurrents misent tout sur les véhicules électriques à batterie (VE), Toyota a adopté une stratégie plus prudente et multifacette, continuant d'investir dans les hybrides, les hybrides rechargeables et la technologie des piles à combustible à hydrogène aux côtés des VE purs. Cette « approche par portefeuille » a suscité à la fois des éloges et des critiques, et son succès ultime définira l'avenir de l'entreprise à l'ère électrique.

Pourtant, fidèle à ses origines d'entreprise fondée par un inventeur, Toyota regarde encore plus loin, au-delà de la voiture elle-même. Au pied du mont Fuji, la construction est en cours sur ce qu'elle appelle « Woven City ». Il s'agit d'une ville prototype du futur, un laboratoire vivant de 70 hectares où résidents et chercheurs testeront et développeront de nouvelles formes de mobilité, de robotique, d'intelligence artificielle et de technologie de maison intelligente dans un environnement réel. Les rues elles-mêmes sont conçues pour être « tissées » ensemble, avec des voies dédiées aux véhicules autonomes, aux dispositifs de mobilité personnelle et aux piétons. C'est un projet qui témoigne de l'esprit d'innovation durable de l'entreprise, un signe que la compagnie née des métiers à tisser pense encore à la façon de tisser le tissu du futur.

Ce livre est donc le portrait définitif d'une icône automobile. C'est l'histoire d'un voyage qui s'étend sur plus d'un siècle, d'un métier à tisser manuel en bois à une ville futuriste. C'est une exploration d'une philosophie unique et puissante qui a remodelé la fabrication. C'est la chronique d'une entreprise qui est à la fois une puissance industrielle profondément conservatrice et un innovateur agité et audacieux. C'est l'histoire de Toyota.


CHAPITRE UN : Des métiers à tisser aux automobiles : L'héritage Toyoda

L'histoire de la Toyota Motor Corporation ne commence pas dans un vaste complexe industriel, au milieu du vacarme des presses à emboutir et du bourdonnement d'une chaîne de montage. Elle commence, بدلاً, par le cliquetis rythmique des navettes en bois et le doux vrombissement du filage dans un petit village japonais. Le patriarche de cette dynastie industrielle n'était pas un homme d'automobile, mais un tisserand et un inventeur, une figure si influente qu'on l'appelle souvent le « Roi des inventeurs japonais ». Son nom était Sakichi Toyoda, et l'œuvre de sa vie, consacrée à la perfection du métier à tisser humble, posa inattendument les fondations financières et philosophiques de l'un des plus grands constructeurs automobiles au monde.

Né en 1867 dans un village rural de la préfecture de Shizuoka, Sakichi était le fils d'un charpentier. Il atteignit l'âge adulte durant la restauration de Meiji, une période de transformation profonde et rapide où la nation féodale isolée ouvrit ses portes au monde et s'engagea dans une quête frénétique de modernisation et d'industrialisation. Inspiré par une visite à la Troisième Exposition industrielle nationale à Tokyo en 1890, le jeune Toyoda, délaissant la voie de la charpenterie qui lui était tracée, devint obsédé par le potentiel de la machinerie. Son attention se porta sur les métiers à tisser utilisés par les femmes de sa communauté, une technologie qui était restée largement inchangée pendant des siècles. Il n'y vit pas seulement un outil, mais un problème à résoudre — une opportunité d'amélioration inlassable.

Sans formation scientifique formelle, la méthode de Toyoda relevait de l'empirisme pur, concret : observer, démonter, modifier, tester. C'était un processus d'essais et d'erreurs, d'apprentissage par la pratique. En 1891, il obtint son premier brevet pour un métier à tisser manuel en bois plus efficace et demandant moins d'efforts que les modèles traditionnels. Ce n'était que la première étape d'un parcours d'innovation qui durerait toute sa vie. Il fonda une série de petites entreprises, chacune servant de tremplin à la suivante, et réinvestit tous les bénéfices dans la recherche et le développement. En 1896, il créa le premier métier à tisser mécanique du Japon, une machine mêlant bois et acier actionnée par la vapeur. Cette innovation augmenta considérablement la productivité et marqua une étape significative pour l'industrie textile naissante du Japon.

Pendant les trois décennies suivantes, Sakichi Toyoda se consacra à un objectif unique et ambitieux : créer un métier à tisser entièrement automatique. Le défi central n'était pas simplement de faire fonctionner le métier tout seul, mais de le rendre intelligent. Sur un métier à tisser mécanique conventionnel, si un seul fil — connu sous le nom de chaîne ou de trame — se rompait, la machine continuait de tourner, produisant des mètres de tissu défectueux et inutilisable jusqu'à ce qu'un opérateur humain remarque la faille et l'arrête. Cela signifiait que chaque métier exigeait une surveillance constante et vigilante, limitant la productivité de tout ouvrier. Toyoda imaginait une machine capable de détecter ses propres erreurs et de s'arrêter automatiquement, un concept qui révolutionnerait la fabrication.

L'aboutissement de son œuvre de vie arriva en 1924 avec le Métier à tisser automatique Toyoda, Type G. Ce fut un chef-d'œuvre d'ingénierie mécanique. Sa caractéristique la plus ingénieuse était un mécanisme qui arrêtait le métier instantanément dès qu'un fil se rompait. Ce concept simple mais brillant, que Toyoda baptisa jidoka, ou « autonomation » (automatisation avec une touche humaine), signifiait qu'un seul ouvrier n'avait plus à monter la garde devant une seule machine. Au lieu de cela, un opérateur pouvait désormais superviser en toute confiance le fonctionnement de trente à cinquante métiers à la fois, n'intervenant que lorsqu'une machine avait déjà identifié un problème et s'était arrêtée d'elle-même. Le métier Type G ne se contentait pas d'empêcher la production de matériau défectueux ; il redéfinissait fondamentalement la relation entre l'ouvrier et la machine, libérant l'humain du rôle de simple surveillant pour l'habiliter à devenir un résolveur de problèmes pour un système bien plus vaste.

Le métier Type G comportait également d'autres innovations remarquables, comme un mécanisme permettant de changer la navette automatiquement sans arrêter ni même ralentir la machine. Son impact fut immédiat et profond. C'était, tout simplement, le métier à tisser le plus avancé et le plus efficace au monde. Sa réputation se répandit rapidement au-delà du Japon, attirant l'attention du premier fabricant mondial de machines textiles, Platt Brothers & Co. d'Oldham, en Angleterre. À l'époque, Platt Brothers était un géant mondial employant plus de 12 000 personnes et dominant l'industrie. Pour eux, l'invention de Toyoda représentait à la fois une menace et une opportunité. En 1929, après de longues négociations, Platt Brothers accepta d'acheter les droits de brevet du métier Type G pour une utilisation sur les marchés hors du Japon, de Chine et des États-Unis, pour la somme princière, à l'époque, de 100 000 £.

Cette transaction fut bien plus qu'une validation du génie de Sakichi Toyoda ; ce fut le moment charnière qui permit le saut des métiers à tisser vers l'automobile. Le capital généré par la vente, gagné en perfectionnant l'art de tisser la toile, devint l'argent de départ pour une aventure dans le monde entièrement différent de la fabrication automobile. Sakichi, cependant, ne vécut pas assez longtemps pour voir ce nouveau chapitre s'ouvrir. Il s'éteignit en 1930, après avoir consacré ses dernières années à encourager son fils à poursuivre un nouveau rêve. Le flambeau passa à la génération suivante, et avec lui, un héritage d'invention et une puissante philosophie de fabrication.

L'homme qui ferait entrer le nom Toyoda dans ce territoire inexploré était l'aîné des fils de Sakichi, Kiichiro Toyoda. Né en 1894, Kiichiro grandit entouré des bruits et des odeurs des ateliers de son père. Dès son plus jeune âge, il fut fasciné par les machines que son père concevait et construisait. Contrairement à son père autodidacte, Kiichiro reçut une éducation formelle, obtenant un diplôme en génie mécanique de l'Université impériale de Tokyo en 1920. Cette formation académique, combinée à l'état d'esprit pratique et concret hérité de son père, le rendait particulièrement apte au défi à venir.

La perspective de Kiichiro fut façonnée non seulement par son éducation mais par ses voyages. Dans les années 1920, il se rendit aux États-Unis et en Europe, officiellement pour en apprendre davantage sur l'industrie textile, mais sa vraie fascination se portait ailleurs. Il fut captivé par la culture automobile naissante de l'Occident. En Amérique, il assista à la puissance industrielle des installations de production de masse de Ford et vit une nation se mettre sur roues. Il rentra au Japon convaincu que l'automobile était l'avenir et que le Japon devait développer sa propre industrie automobile nationale, qui était alors quasi inexistante. Le marché japonais était dominé par les géants américains Ford et General Motors, qui avaient établi des usines d'assemblage à Yokohama et Osaka, respectivement. Au début des années 1930, ces deux entreprises contrôlaient la grande majorité du marché, assemblant des dizaines de milliers de véhicules tandis que la production nationale restait minuscule.

Kiichiro ne vit pas cela comme un obstacle insurmontable, mais comme un impératif national. Encouragé par son père avant sa mort, et stimulé par les politiques du gouvernement japonais visant à favoriser une industrie automobile nationale pour des raisons à la fois économiques et militaires, Kiichiro persuada le conseil d'administration des Usines de métiers à tisser automatiques Toyoda de financer sa vision. Le 1er septembre 1933, un petit département automobile informel fut créé au sein de l'usine de métiers à tisser de Kariya. Ce fut un début modeste pour ce qui deviendrait un géant mondial.

La tâche qui attendait Kiichiro et sa petite équipe d'ingénieurs triés sur le volet était monumentale. Ils n'avaient aucune expérience dans la conception ou la construction de voitures. Leur première étape fut une rétro-ingénierie minutieuse et laborieuse. En 1933, Kiichiro acheta une Chevrolet flambant neuve et fit disséquer systématiquement la voiture par son équipe, pièce par pièce. Ils mesurèrent, esquissèrent et analysèrent chaque composant, du bloc-moteur aux boulons du châssis. Ce n'était pas de la simple copie ; c'était une éducation intense et immersive en conception et fabrication automobiles. Ils poursuivirent avec l'étude d'une DeSoto Airflow 1934, dont le design profilé avancé influença fortement leur conception de carrosserie, et d'une Ford, dont ils apprirent la construction du châssis.

Les défis étaient immenses. Le Japon ne disposait pas de la chaîne d'approvisionnement mature en matériaux et pièces de qualité automobile qui existait en Occident. L'équipe dut tout apprendre de zéro, y compris l'art complexe du moulage d'un gros bloc-moteur. Leurs premières tentatives aboutirent à des piles de pièces moulées défectueuses, alors qu'ils luttaient avec la métallurgie nécessaire pour produire un moteur durable et fiable. Ils martelèrent la tôle pour les panneaux de carrosserie à la main, créant lentement et laborieusement les formes de leur premier prototype. Pour combler leur manque de connaissances, Kiichiro recruta activement des ingénieurs ayant toute expérience pertinente, y compris certains qui avaient travaillé pour les opérations japonaises de GM et d'autres petits projets nationaux de véhicules naissants.

L'approche de Kiichiro combinait la philosophie de son père avec sa propre rigueur d'ingénieur. Il adopta le principe de genchi genbutsu — « aller voir par soi-même » — exigeant que ses ingénieurs mettent la main à la pâte et comprennent la réalité physique des composants qu'ils concevaient. Il prit également une décision cruciale dès le début : concevoir des pièces compatibles avec les pièces de rechange largement disponibles pour les véhicules Ford et Chevrolet, un choix pragmatique qui faciliterait la maintenance future pour les clients dans un marché dominé par les voitures américaines.

En 1934, l'équipe avait produit son premier moteur prototype réussi, le Type A de 65 chevaux. Il était largement basé sur le moteur six cylindres en ligne « Stovebolt » de Chevrolet mais incluait des améliorations développées par l'équipe Toyoda, comme une culasse plus efficace. Ce moteur devint le cœur de leurs premiers véhicules. En mai 1935, leurs efforts aboutirent à l'achèvement de leur premier prototype de voiture de tourisme, le Modèle A1. Ce fut un moment d'une immense fierté et signification. En signe de respect et pour honorer son héritage, Kiichiro conduisit personnellement l'un des prototypes A1 jusqu'à la tombe de son père. Quelques mois plus tard, en août, ils achevèrent leur premier prototype de camion, le Modèle G1, qui utilisait le moteur Type A et une version allongée du châssis de l'A1.

Le camion G1, étant plus viable commercialement dans l'économie japonaises en voie d'industrialisation et de militarisation des années 1930, fut le premier véhicule Toyoda à entrer en production. Son succès immédiat, bien que modeste, fournit le flux de trésorerie crucial et l'expérience pratique nécessaires pour avancer. Il prouva que le saut des métiers à tisser avait réussi. Le département automobile naissant des Usines de métiers à tisser automatiques Toyoda avait démontré sa capacité non seulement à rêver de construire des voitures, mais à le faire réellement. L'héritage de Sakichi Toyoda — son esprit inventif, sa dotation financière et sa philosophie fondamentale du jidoka — avait été tissé avec succès dans une toile industrielle nouvelle et entièrement différente. La scène était désormais prête pour la naissance d'une entreprise indépendante, une entreprise qui porterait une version légèrement modifiée du nom familial dans le XXe siècle et au-delà.


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