Histoire de la Côte d'Ivoire - Sample
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Histoire de la Côte d'Ivoire

Table des matières

  • Introduction
  • Chapitre 1 La terre et ses premiers habitants
  • Chapitre 2 Royaumes et empires précoloniaux : Kong, Gyaaman et Baoulé
  • Chapitre 3 L'arrivée des Européens et la traite transatlantique
  • Chapitre 4 L'établissement de la domination française à la fin du XIXe siècle
  • Chapitre 5 Résistance à la pacification française et à l'administration coloniale
  • Chapitre 6 L'économie coloniale : cacao, café et travail forcé
  • Chapitre 7 La société et la culture ivoiriennes sous le colonialisme français
  • Chapitre 8 L'essor du nationalisme et la voie vers l'indépendance
  • Chapitre 9 L'ère de Félix Houphouët-Boigny : le miracle ivoirien
  • Chapitre 10 Le parti unique et la stabilité politique (1960-1990)
  • Chapitre 11 Défis économiques et tensions sociales dans les années 1980
  • Chapitre 12 La fin d'une ère : la mort de Houphouët-Boigny et la crise de succession
  • Chapitre 13 La politique de l'« ivoirité » et les tensions ethniques croissantes
  • Chapitre 14 Le coup d'État de 1999 et la fin de la stabilité
  • Chapitre 15 La première guerre civile ivoirienne (2002-2007)
  • Chapitre 16 Une nation divisée : le nord tenu par les rebelles et le sud contrôlé par le gouvernement
  • Chapitre 17 Accords de paix et la difficile route vers la réunification
  • Chapitre 18 L'élection présidentielle contestée de 2010
  • Chapitre 19 La deuxième guerre civile ivoirienne et la chute de Laurent Gbagbo
  • Chapitre 20 Reconstruction post-conflit et réconciliation nationale
  • Chapitre 21 La présidence d'Alassane Ouattara : redressement économique et défis politiques
  • Chapitre 22 Justice et impunité : le procès de Laurent Gbagbo
  • Chapitre 23 Réforme du secteur de la sécurité et désarmement, démobilisation et réintégration
  • Chapitre 24 Enjeux sociaux et économiques contemporains
  • Chapitre 25 Ivory Coast au XXIe siècle : défis et perspectives d'avenir

Introduction

L'histoire de la Côte d'Ivoire moderne est une étude de contrastes, un récit de sommets vertigineux et de gouffres dévastateurs. Pendant un temps, elle fut le joyau de l'Afrique de l'Ouest, une nation dont le succès post-indépendance fut si profond qu'il fut surnommé le « miracle ivoirien ». Sa capitale commerciale étincelante, Abidjan, s'éleva des lagunes, témoignage d'une ère de prospérité bâtie sur les sols fertiles des plantations de cacao et de café. Pourtant, cette même nation allait plus tard sombrer dans une spirale d'instabilité politique, de xénophobie et de conflits qui fractureraient sa société et terniraient sa réputation de phare de stabilité dans une région volatile. Comprendre la Côte d'Ivoire, c'est explorer les forces qui ont forgé ce miracle et celles qui l'ont finalement déchiré.

Nichée sur la côte sud de l'Afrique de l'Ouest, bordée par le Ghana, le Burkina Faso, le Mali, la Guinée et le Libéria, la Côte d'Ivoire est un pays d'une diversité remarquable. Sa géographie passe d'un littoral tropical et humide, parsemé de lagunes, à d'épaisses forêts équatoriales à l'intérieur des terres, qui laissent à leur place les vastes savanes du nord. Ce paysage varié abrite plus de soixante groupes ethniques distincts, une riche mosaïque de cultures, de langues et de traditions qui a été à la fois une source de force nationale et une ligne de faille en temps de crise. Bien avant l'apparition des premiers navires européens à l'horizon, ce territoire était un carrefour dynamique, façonné par la migration des peuples et l'emprise de puissants empires.

L'histoire de la nation ne commence pas avec sa rencontre coloniale. Les terres qui constituent la Côte d'Ivoire moderne abritaient des sociétés et des États sophistiqués depuis des siècles. Au nord, le peuple dioula, marchands renommés, établit l'empire du Kong, qui devint un centre prospère pour l'agriculture, le commerce et la science islamique. Plus au sud, des groupes akan fuyant l'expansion de l'empire ashanti, dans l'actuel Ghana, fondèrent leurs propres royaumes, tels que les Baoulé et le royaume abron de Gyaaman, établissant des systèmes politiques hautement centralisés. Ces entités précoloniales étaient interconnectées par d'importants réseaux commerciaux qui faisaient circuler l'or, le sel et les noix de kola à travers le Sahara, reliant les zones forestières aux grands empires soudanais du nord.

L'arrivée des commerçants européens au XVe siècle marqua un tournant décisif. Attirés d'abord sur la côte par la perspective du commerce de l'or, du poivre et, plus significativement, de l'ivoire, les marchands portugais, néerlandais, britanniques et français s'y installèrent. Les immenses profits tirés des défenses d'éléphant abondantes dans les forêts de la région donnèrent au territoire son nom : la Côte d'Ivoire. Ce commerce fut cependant rapidement éclipsé par la traite négrière transatlantique, bien plus brutale et transformatrice, qui ravagea les sociétés ouest-africaines pendant des siècles, alimentant les conflits et causant une dépopulation et des souffrances immenses. Bien que le commerce de l'ivoire se soit lui-même tarri au XVIIIe siècle en raison de la décimation de la population d'éléphants, le nom resta un rappel permanent de cette relation extractive précoce avec l'Europe.

L'intérêt de la France pour la région se concrétisa au XIXe siècle lors du « partage de l'Afrique ». Par une série de traités avec les chefs côtiers, souvent signés sous la contrainte, les Français établirent des protectorats et des comptoirs. En 1893, la Côte d'Ivoire fut officiellement déclarée colonie française, ses frontières étant déterminées non par les réalités ethniques ou politiques existantes, mais par des accords entre puissances européennes. L'imposition de la domination française se heurta à une résistance farouche, notamment de la part de Samori Touré, fondateur de l'empire du Wassoulou, qui combattit les forces coloniales pendant des années avant sa capture. La politique coloniale française fut une épée à double tranchant d'« association » et d'« assimilation », traitant les Africains comme des sujets français sans droits tout en cherchant simultanément à imposer la langue, les lois et les coutumes françaises.

L'économie coloniale fut organisée autour d'un objectif unique : stimuler la production pour l'exportation. De vastes plantations de café, de cacao et d'huile de palme furent établies, particulièrement le long de la côte. Pour travailler ces plantations, l'administration française mit en place un système de travail forcé, contraignant les Ivoiriens à trimer dans des conditions difficiles pour peu ou pas de salaire. La Côte d'Ivoire devint unique en Afrique de l'Ouest par sa population significative de colons européens, qui possédaient une grande partie des terres les plus productives. Cette structure économique créa de la richesse pour la puissance coloniale et une petite élite locale, mais ancra de profondes inégalités et dépendances qui persistèrent bien après l'indépendance.

Les germes du nationalisme furent semés dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale. En reconnaissance de la contribution des soldats africains, la France étendit la citoyenneté et des droits politiques limités à ses sujets coloniaux. Une nouvelle génération d'Ivoiriens éduqués commença à s'organiser et à réclamer une plus grande autonomie. Au premier plan de ce mouvement se trouvait Félix Houphouët-Boigny, médecin, planteur et chef traditionnel qui allait devenir la figure dominante de l'histoire de la nation pendant un demi-siècle. Il fonda le Syndicat agricole africain pour protéger les intérêts des planteurs locaux et co-fonda le Rassemblement démocratique africain (RDA), un important parti politique panafricain.

Le 7 août 1960, la Côte d'Ivoire accéda à l'indépendance, avec Houphouët-Boigny comme premier président. S'ensuivit une période de croissance économique remarquable et de stabilité politique qui devint l'envie du continent. Houphouët-Boigny poursuivit une politique de capitalisme d'État, investissant massivement dans le secteur agricole, qui demeura le moteur de l'économie. Il maintint des liens extrêmement étroits avec la France, une politique connue sous le nom de Françafrique, qui garantissait un flux régulier d'investissements, d'aide et d'expertise technique. Pour alimenter les plantations de cacao et de café, intensives en main-d'œuvre, il encouragea l'immigration massive depuis les pays voisins comme le Burkina Faso et le Mali, une décision qui aurait de profondes conséquences à long terme.

Cette ère, connue sous le nom de « miracle ivoirien », vit le pays devenir le premier producteur mondial de cacao et un exportateur majeur de café. Abidjan se transforma en une métropole cosmopolite avec une ligne d'horizon rivalisant avec celles de villes de nations bien plus développées. Pendant trois décennies, l'État à parti unique de Houphouët-Boigny offrit un vernis d'harmonie et de progrès. Il gouverna en patriarche, cooptant ou exilant ses opposants politiques et gérant habilement l'équilibre délicat entre les divers groupes ethniques du pays. Mais sous la surface de la prospérité, des tensions couvaient. Le système politique était autoritaire, la richesse concentrée entre quelques mains, et la dépendance aux prix fluctuants des matières premières sur le marché mondial rendait l'économie vulnérable.

Le miracle commença à se défaire dans les années 1980. Une chute brutale des cours internationaux du café et du cacao plongea l'économie ivoirienne dans une crise sévère. La prospérité qui avait masqué les griefs sociaux et politiques disparut, exposant de profondes frustrations face aux inégalités, à la corruption et à l'absence de libertés politiques. Alors que les ressources de l'État s'amenuisaient, les travailleurs immigrés, jadis accueillis, devinrent les boucs émissaires des malheurs économiques de la nation. La mort de Houphouët-Boigny en 1993, après 33 ans au pouvoir, laissa un vide politique que ses successeurs peinèrent à combler. Le « Vieux », comme on l'appelait, avait été le ciment qui maintenait la nation unie, et son décès marqua la fin d'une ère.

La crise de succession qui s'ensuivit libéra les démons de l'identité ethnique et nationale qui avaient été réprimés pendant des décennies. Henri Konan Bédié, successeur désigné par Houphouët-Boigny, adopta le concept politique toxique d'« ivoirité ». Initialement un terme destiné à définir l'identité culturelle de la nation, il fut tordu en un outil politique xénophobe utilisé pour exclure du pouvoir les étrangers perçus comme tels. La cible principale de cette politique fut le principal rival politique de Bédié, Alassane Ouattara, un nordiste dont la filiation fut remise en cause, le rendant inéligible à la présidence au titre de nouvelles lois restrictives. Cette stratégie attisa délibérément les tensions entre le sud, majoritairement chrétien et de langue akan, et le nord, largement musulman et de langue dioula, où beaucoup avaient des racines immigrées.

La politique de l'« ivoirité » brisa la réputation de longue date du pays en matière de tolérance et de stabilité. Elle priva de leurs droits une partie significative de la population et créa un profond sentiment d'injustice et de marginalisation chez les nordistes. L'identité nationale soigneusement construite commença à se fractureralong ethniques, religieuses et régionales. La situation atteignit son point de rupture la veille de Noël 1999, lorsqu'un coup d'État militaire — le premier de l'histoire de la nation — renversa le président Bédié. Le coup d'État marqua la fin définitive du miracle ivoirien et inaugura une décennie de chaos et de conflits.

Les années qui suivirent furent marquées par l'instabilité politique, des élections contestées et une violence croissante. En 2002, une tentative de coup d'État ratée par des soldats du nord dégénéra en guerre civile à part entière. Le pays fut coupé en deux, avec un nord tenu par les rebelles et un sud contrôlé par le gouvernement, séparés par une zone tampon patrouillée par des casques bleus français et onusiens. Abidjan, jadis symbole de progrès, devint une ville de peur et de suspicion, alors que des milices sillonnaient les rues et que la violence politique devint monnaie courante. La guerre fut un conflit brutal, marqué par des violations des droits humains des deux côtés.

Une série d'accords de paix furent signés, mais la route vers la réunification s'avéra longue et semée d'embûches. La méfiance profonde et les divisions politiques furent difficiles à surmonter. Le point de rupture survint avec l'élection présidentielle tant retardée de 2010. Le scrutin devait enfin réunifier le pays et restaurer la démocratie. Au lieu de cela, il replongea la Côte d'Ivoire dans la guerre. Le président sortant, Laurent Gbagbo, refusa de concéder sa défaite après la victoire internationalement reconnue de son rival, Alassane Ouattara.

Le litige déclencha une seconde guerre civile, plus intense. Pendant des mois, le pays fut paralysé alors que les forces loyales aux deux hommes s'affrontaient dans les rues d'Abidjan. Le conflit culmina dans une bataille féroce pour la capitale commerciale, avec de lourdes pertes civiles et une crise humanitaire majeure. Finalement, avec l'intervention des forces françaises et onusiennes, Laurent Gbagbo fut arrêté en avril 2011, et Alassane Ouattara fut installé comme président. La guerre était finie, mais le pays était en ruines, son tissu social déchiré, son économie en lambeaux.

La tâche de reconstruire et de réconcilier une nation profondément divisée a défini l'ère qui a suivi. La présidence d'Alassane Ouattara s'est concentrée sur la reconstruction post-conflit, la relance économique et le rétablissement de la place de la Côte d'Ivoire sur la scène internationale. Il y a eu des succès notables, avec une économie connaissant certains des taux de croissance les plus élevés d'Afrique. Cependant, les défis restent immenses. Les blessures des conflits sont encore vives, et une véritable réconciliation nationale est restée insaisissable. Les questions de justice et d'impunité, notamment concernant le procès de Laurent Gbagbo devant la Cour pénale internationale, ont été source de discorde. La réforme du secteur de la sécurité et la réintégration d'anciens combattants dans la société sont des processus en cours.

Ce livre retrace la longue et complexe histoire de cette nation d'Afrique de l'Ouest, de ses royaumes précoloniaux à ses luttes et triomphes actuels. C'est l'histoire d'un pays béni par d'immenses richesses naturelles et une grande diversité culturelle, mais maudit par les héritages du colonialisme, les périls de la politique ethnique et la fragilité de ses institutions. Il cherche à chroniquer l'essor du miracle ivoirien, à comprendre le réseau complexe de facteurs qui ont conduit à son effondrement, et à examiner le parcours ardu vers la construction d'une paix durable. L'histoire de la Côte d'Ivoire est bien plus que l'histoire d'une seule nation ; c'est une puissante parabole sur les promesses et les pièges de l'expérience post-coloniale africaine.


CHAPITRE PREMIER : Le territoire et ses premiers habitants

Pour comprendre l'histoire de la Côte d'Ivoire, il faut d'abord comprendre le territoire lui-même. Le pays est un carré compact d'environ 322 460 kilomètres carrés, niché sur la grande protubérance méridionale de l'Afrique de l'Ouest. C'est un territoire défini par des transitions progressives, un lieu où la géographie ne change pas par coups brusques et dramatiques, mais par subtiles gradations sur des centaines de kilomètres. Ce paysage a été le théâtre sur lequel s'est déroulée l'histoire de la nation, façonnant les schémas de migration, d'installation et de vie économique pendant des millénaires. L'environnement physique a dicté où les hommes pouvaient vivre, ce qu'ils pouvaient cultiver et avec qui ils pouvaient commercer, créant des zones culturelles et économiques distinctes bien avant l'arrivée des cartographes coloniaux.

Le voyage vers le nord depuis le golfe de Guinée est une lente ascension du niveau de la mer vers un vaste plateau qui dépasse rarement 500 mètres d'altitude. La frontière sud est un littoral de 515 kilomètres, une frange de sable et de vagues qui fut, pendant une grande partie de l'histoire, une proposition difficile pour les marins. La forte houle et de puissants courants océaniques ont accumulé une bande d'îles basses et sablonneuses et de bancs de sable qui muraient efficacement l'intérieur des terres loin de la mer. Derrière cette barrière se déploie un réseau de lagunes, un monde calme et saumâtre d'eaux qui court parallèlement à la côte sur près de 300 kilomètres, de la frontière ghanéenne à l'embouchure du fleuve Sassandra. Cette région lagunaire, chaude et humide, offrait des voies d'eau abritées et du poisson abondant, mais son terrain marécageux et ses inondations fréquentes en faisaient un environnement difficile pour une installation à grande échelle.

En s'enfonçant dans les terres, les lagunes cèdent la place à la dense forêt tropicale qui recouvrait autrefois le tiers sud du pays. C'est la forêt guinéenne orientale, partie d'une ceinture de forêt de plaine qui s'étend du fleuve Sassandra vers l'est jusqu'au Ghana. À l'ouest du Sassandra, elle laisse place aux forêts de plaine guinéennes occidentales, reliant le pays aux écosystèmes du Liberia et de la Guinée. Caractérisée par de fortes précipitations et des conditions équatoriales, cette zone forestière était une barrière formidable. Elle était difficile à défricher pour l'agriculture et abritait des maladies hostiles aux hommes comme au bétail. Pourtant, c'était aussi un lieu d'une immense richesse, renfermant du bois, des noix de kola et, surtout, les éléphants dont les défenses donneraient un jour à la région son nom. Quatre grands fleuves — le Cavally, le Sassandra, le Bandama et la Comoé — entaillent ce paysage, coulant du nord au sud, mais rapides et méandres ne les rendaient navigables que sur de courtes distances depuis la côte.

À peu près à mi-chemin du pays, la forêt s'amincit et se fragmente en une mosaïque de boisements et de prairies. C'est la ceinture forêt-savane guinéenne, une zone de transition où la canopée dense du sud cède la place aux cieux ouverts du nord. Au-delà, le terrain s'aplatit en savane ouest-soudanienne, une vaste étendue de plaines ondulées couvertes d'herbes et d'arbres clairsemés, qui devient progressivement plus sèche à l'approche des frontières du Mali et du Burkina Faso. Cette savane du nord contraste fortement avec le sud humide. Ici, le climat est défini par une longue saison sèche, avec des vents chauds et poussiéreux soufflant depuis le Sahara. Bien que moins propice aux cultures de rente de la forêt, la savane était idéale pour l'élevage et la culture de céréales comme le mil et le sorgho. Son terrain ouvert en faisait aussi un corridor naturel pour le commerce et la migration, reliant la zone forestière aux grands empires du Sahel.

L'histoire de la présence humaine dans ce paysage varié est ancienne, mais ses premiers chapitres sont difficiles à déchiffrer. Le climat humide est notoirement mauvais pour préserver les restes humains, laissant aux archéologues un dossier maigre et dispersé, composé surtout d'outils en pierre. Pendant des décennies, on a largement cru que les premiers Homo sapiens, bien qu'apparus en Afrique il y a environ 300 000 ans, s'étaient principalement cantonnés aux savanes ouvertes. On pensait que les denses forêts tropicales étaient trop hostiles, un « désert vert » qui faisait obstacle à l'installation humaine jusqu'à une époque bien plus récente. Des découvertes en Côte d'Ivoire ont toutefois bouleversé radicalement cette hypothèse, repoussant de dizaines de milliers d'années la chronologie de l'adaptation humaine à l'environnement forestier.

Des fouilles sur un site nommé Bété I à Anyama, près de la capitale économique Abidjan, ont mis au jour un trésor d'outils en pierre enfouis dans des couches sédimentaires. Grâce à des techniques de datation modernes, les chercheurs ont déterminé que ces artefacts datent d'environ 150 000 ans. L'analyse des sédiments a confirmé qu'au moment où ces outils furent façonnés et utilisés, la zone était une forêt tropicale humide. Cette découverte représente la plus ancienne preuve avérée d'humains habitant une forêt tropicale n'importe où dans le monde, suggérant que nos premiers ancêtres étaient bien plus adaptables qu'on ne le croyait et capables d'exploiter les ressources complexes de la forêt bien plus tôt qu'on ne le pensait. D'autres traces de la période paléolithique supérieur (15 000 à 10 000 av. J.-C.) et de la période néolithique subséquente, telles que des haches en schiste poli et des fragments liés à la cuisine et à la pêche, ont été trouvées disséminées à travers le pays, témoignant d'une présence humaine étendue, sinon dense.

On sait peu de choses sur ces premiers habitants. Les historiens pensent qu'il s'agissait probablement de peuples pygmoïdes, chasseurs-cueilleurs qui furent plus tard déplacés ou absorbés par les vagues successives de migrants qui deviendraient les ancêtres de la population actuelle. Des peuples tels que les Ehotilé, Kotrowou, Zéhiri, Ega et Diès sont rappelés dans les traditions orales comme étant parmi les premiers habitants, laissant des traces de leur existence avant l'arrivée des grands groupes ethniques d'aujourd'hui. Ces premières sociétés vivaient probablement en petits groupes mobiles, leur vie dictée par le rythme des saisons et la disponibilité du gibier et des plantes comestibles.

Un changement fondamental dans ce mode de vie a débuté avec la révolution néolithique, une transition progressive de la chasse et de la cueillette vers l'agriculture et les communautés sédentaires qui s'est produite indépendamment à travers l'Afrique. En Afrique de l'Ouest, ce processus a commencé dès 9000 av. J.-C., avec des locuteurs nigéro-congolais commençant à domestiquer des plantes indigènes comme l'igname et le palmier à huile. Cette connaissance agricole s'est diffusée lentement, s'adaptant aux différents environnements de la forêt et de la savane. Pour cultiver dans la forêt dense, les agriculteurs durent inventer des outils comme des haches en pierre polie pour défricher. L'adoption de l'agriculture permit la formation de villages plus permanents, entraînant une croissance démographique et le développement de structures sociales plus complexes. La poterie, essentielle pour stocker grains et eau, apparut dans la région vers 9400 av. J.-C., l'une des occurrences les plus anciennes en Afrique.

Le prochain grand bond technologique fut l'arrivée de la métallurgie du fer. La question de savoir si la réduction du fer fut inventée indépendamment en Afrique subsaharienne ou diffusée depuis l'Afrique du Nord fait encore l'objet de débats universitaires. Cependant, des preuves archéologiques du Nigeria et du Burkina Faso voisins pointent vers une production de fer dès les VIIIᵉ et IXᵉ siècles av. J.-C., suggérant une longue histoire de cette technologie transformatrice dans la région. La capacité de fabriquer outils et armes en fer eut un impact profond. Les haches en fer étaient bien plus efficaces pour défricher la forêt que celles en pierre, permettant l'expansion de l'agriculture. Les houe en fer améliora la culture, menant à des excédents alimentaires plus importants. Les lances et flèches à pointe en fer rendirent la chasse plus efficace et donnèrent un avantage décisif dans la guerre. Cette technologie facilita la croissance de sociétés plus vastes et plus centralisées, posant les jalons des royaumes et empires qui émergeraient dans les siècles suivants.

Au moment où commencèrent les premiers mouvements de population majeurs et identifiables, le territoire était déjà une mosaïque de sociétés à petite échelle. Sur plusieurs siècles, des vagues de migration venues de toutes directions peuplèrent le territoire de la Côte d'Ivoire moderne, motivées par une combinaison de facteurs incluant le changement climatique, l'instabilité politique au Sahel et la recherche de nouvelles opportunités commerciales. Ces mouvements n'étaient pas des invasions coordonnées mais des dérives lentes, générationnelles, de clans et de lignées, s'installant progressivement et s'établissant dans de nouveaux territoires. Ce furent ces migrations qui apportèrent les ancêtres des quatre grands groupes linguistiques et culturels qui définissent le pays aujourd'hui : les Gur, les Mandé, les Krou et les Akan.

Parmi les plus anciens habitants de leur région figurent les peuples de la famille linguistique Gur, notamment les Sénoufo. Migrant vers le sud depuis la région de l'actuel Mali, les Sénoufo commencèrent à s'installer dans les zones de savane du nord de la Côte d'Ivoire peut-être dès les XIIIᵉ ou XIVᵉ siècles. Ce sont un peuple profondément attaché à la terre, des agriculteurs habiles qui établirent une société basée sur des villages agricoles. La société sénoufo était traditionnellement décentralisée, organisée autour de groupes de parenté matrilinéaires, la vie spirituelle tournant autour de puissantes sociétés secrètes, comme le Poro, qui supervisait la transmission des connaissances et traditions culturelles d'une génération à l'autre. Leur capitale, l'antique ville de Korhogo, remonte au XIIIᵉ siècle et devint le cœur du monde sénoufo.

Du nord-ouest vinrent des locuteurs de langues mandé, un groupe associé aux grands empires soudanais du nord. Les plus influents de ces arrivants mandé furent les Dioula. Le mot « Dioula » n'est pas tant un marqueur ethnique qu'un terme professionnel, signifiant « commerçant » en langue mandé. Célèbres comme marchands au long cours, les Dioula établirent un vaste réseau commercial s'étendant du bord du Sahara à la ceinture forestière, traitant le sel, l'or, les noix de kola et les esclaves. Plutôt que de conquérir des territoires, ils fondèrent une série d'établissements commerciaux le long des routes clés, comme la ville de Kong. Ces villes devinrent d'importants centres de commerce et d'enseignement islamique, introduisant l'islam dans les parties nord de la Côte d'Ivoire. Une autre vague de locuteurs mandé, les Dan, s'installa dans la région montagneuse de l'ouest, développant une culture distincte célèbre pour ses masques en bois complexes.

Les forêts du sud-ouest, du fleuve Sassandra à la frontière libérienne, devinrent le foyer des peuples Krou. Leurs origines sont moins claires, mais on pense qu'ils ont migré de l'est et sont linguistiquement apparentés à des peuples du Liberia voisin. L'environnement forestier dense les amena à développer des sociétés décentralisées à petite échelle, organisées au niveau du village. Vivant dans un relatif isolement, ils pratiquaient l'agriculture de subsistance et la chasse. Leur position sur la côte les mit cependant plus tard en contact précoce et soutenu avec les marins européens, où ils gagnèrent une réputation de marins et pêcheurs habiles.

La dernière grande vague de migration vint de l'est, alors que des peuples de langue akan s'installaient dans les parties centrale et sud-est du pays à partir du XVIIᵉ siècle. Ces migrations étaient en grande partie une conséquence de l'essor du puissant et expansionniste Empire ashanti dans l'actuel Ghana. Des groupes fuyant le conflit et la consolidation du pouvoir ashanti poussèrent vers l'ouest dans les terres de forêt et de savane de la Côte d'Ivoire. Les Abron, par exemple, établirent le royaume de Gyaaman au nord-est. Les Anyi fondèrent des royaumes au sud-est, tels qu'Indénié et Sanwi. Peut-être la plus significative de ces migrations akan fut celle des Baoulé. Selon la tradition orale, ils furent menés hors du Ghana au milieu du XVIIIᵉ siècle par leur reine, Abla Poku, à la suite d'un conflit de succession. S'installant dans le pays de savane ouverte au centre de la Côte d'Ivoire, ils établirent un État puissant et hautement centralisé, absorbant et mêlant leurs traditions akan à celles des Sénoufo et autres peuples locaux qu'ils rencontrèrent. Ces groupes akan apportèrent avec eux des structures politiques et administratives sophistiquées qui leur permirent de construire les puissants royaumes qui dominaient la région à la veille de la colonisation européenne.


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