- Introduction
- Chapitre 1 L'île des Diables : Découverte et premiers récits.
- Chapitre 2 Le Sea Venture et la colonisation involontaire.
- Chapitre 3 La Compagnie des îles Somers et le premier établissement.
- Chapitre 4 Survie précoce : Conservation et abandon du tabac.
- Chapitre 5 Les premiers esclaves : Africains et Amérindiens aux Bermudes.
- Chapitre 6 Une économie maritime : Construction navale et le sloop des Bermudes.
- Chapitre 7 Le commerce du sel et les îles Turques.
- Chapitre 8 Corsaires et périls des mers.
- Chapitre 9 La Révolution américaine : Une colonie divisée.
- Chapitre 10 Le XIXe siècle : Une nouvelle forteresse britannique.
- Chapitre 11 La guerre de 1812 : Une base pour la Royal Navy.
- Chapitre 12 L'émancipation de 1834 et ses conséquences.
- Chapitre 13 La guerre de Sécession et les forceurs de blocus.
- Chapitre 14 L'arrivée d'immigrants portugais et changement agricole.
- Chapitre 15 La guerre des Boers : Une prison dans l'Atlantique.
- Chapitre 16 L'essor du tourisme au début du XXe siècle.
- Chapitre 17 Le rôle des Bermudes dans les deux guerres mondiales.
- Chapitre 18 Le boom d'après-guerre et l'essor des affaires internationales.
- Chapitre 19 La voie vers le suffrage universel et l'autonomie interne.
- Chapitre 20 Le développement de la politique partisane : PLP et UBP.
- Chapitre 21 Les années 1970 : Troubles sociaux et assassinat du gouverneur.
- Chapitre 22 Le référendum sur l'indépendance de 1995.
- Chapitre 23 Les Bermudes modernes : Un centre financier mondial.
- Chapitre 24 Patrimoine culturel : Gombeys, cricket et cuisine.
- Chapitre 25 Les Bermudes aujourd'hui : Naviguer au XXIe siècle.
Bermuda
Table des matières
IntroductionPour comprendre l'histoire des Bermudes, il faut d'abord saisir leur isolement profond. Imaginez un groupe de minuscules îles, un simple crochet de terre totalisant moins de cinquante-sept kilomètres carrés, ancré au sommet d'un volcan ancien et à la dérive dans l'immensité turbulente de l'Atlantique Nord. Pendant des millénaires, cet archipel est resté un secret de l'océan, un lieu intact par la main de l'homme, ses seuls bruits étant le fracas des vagues et les cris de ses oiseaux de mer indigènes. Son plus proche voisin continental, l'Amérique du Nord, se trouve à plus de neuf cents kilomètres à l'ouest, une distance redoutable à travers une mer souvent impitoyable. Cette solitude géographique est le creuset dans lequel le caractère unique des Bermudes s'est forgé ; elle a façonné son écologie, son destin et la psyché même de son peuple. C'est un lieu que l'histoire n'a pas cherché, mais sur lequel elle est tombée, purement par accident.
Le chapitre humain de la chronique bermudienne ne commence pas par une grande expédition ou une conquête délibérée, mais par la terreur désespérée d'un ouragan. Pendant son premier siècle sur les cartes européennes, ce fut un lieu à éviter, un danger pour la navigation, tristement célèbre pour ses récifs traîtres et ses grains violents. Les marins, effrayés par les appels surnaturels de l'oiseau cahoua et les grognements des cochons sauvages qui erraient sur les îles après avoir été laissés par des navires de passage, le baptisèrent « l'Île des Diables ». Une réputation qui colla à l'archipel comme l'embrun salé, un lieu de naufrages redoutés et de démons supposés. Cette attirance sombre fut si puissante qu'on pense généralement qu'elle s'infilترا dans l'imagination de William Shakespeare, fournissant le décor dramatique, battu par la tempête, de sa pièce La Tempête. L'histoire de l'île commence donc non pas comme une destination, mais comme une catastrophe.
Ce livre retrace le long et improbable voyage de cet avant-poste atlantique, de sa naissance géologique violente à son statut actuel de plaque tournante mondiale sophistiquée. C'est une histoire définie par une série de transformations dramatiques, d'un peuple et d'un lieu constamment contraints de se réinventer face aux marées mondiales changeantes. D'un obstacle redouté des marins à un sanctuaire accidentel, et d'une colonie agricole en difficulté à une puissance maritime, l'évolution des Bermudes est un récit captivant de survie, d'adaptation et d'ingéniosité. Son histoire témoigne de la façon dont une petite île pauvre en ressources peut se tailler une place significative et durable dans le monde au sens large, frappant souvent bien au-dessus de son poids.
Le récit commence avec les forces géologiques qui créèrent l'île elle-même. Il y a des dizaines de millions d'années, une éruption volcanique sur la dorsale médio-atlantique donna naissance à un mont sous-marin qui, après des éons d'érosion et la lente accumulation de corail et de calcaire, devint les Bermudes d'aujourd'hui. Cette fondation volcanique, aujourd'hui coiffée de calcaire, est le socle littéral de notre histoire, créant la topographie unique de collines, de grottes et de côtes qui accueillit les premiers habitants humains involontaires. L'isolement géologique garantit qu'aucune population autochtone n'exista jamais sur les îles, les laissant comme une page blanche sur laquelle une nouvelle société serait finalement écrite.
L'installation accidentelle en 1609 par l'équipage naufragé du Sea Venture marque le véritable début de l'histoire humaine des Bermudes. Ces naufragés, en route vers la colonie en difficulté de Jamestown en Virginie, découvrirent non pas l'enfer diabolique qu'ils craignaient, mais un paradis insulaire, un lieu d'abondance et de refuge surprenants. Cet événement fondateur, une histoire de survie contre toute attente, donna le ton à une grande partie de ce qui allait suivre. Il mena directement à la colonisation formelle par la Virginia Company et sa filiale, la Somers Isles Company, établissant les Bermudes comme l'une des expériences coloniales les plus précoces et les plus singulières de l'Angleterre.
Les premières années furent semées d'embûches. Le rêve d'une colonie de tabac rentable s'évanouit rapidement, la culture s'avérant inférieure et le marché s'effondrant. Cet échec initial fut toutefois une bénédiction déguisée, forçant les insulaires à se tourner de la terre vers la mer. Avec leur superficie et leurs ressources limitées, les Bermudiens devinrent, par nécessité, un peuple de l'eau. Ce changement déclencha la première grande réinvention économique de l'île, posant les bases d'une société maritime dynamique qui définirait les Bermudes pendant les deux siècles suivants.
La construction navale devint un art et une industrie vitale. Le cèdre des Bermudes, un bois résistant et imputrescible, était idéal pour construire les navires rapides et manœuvrables qui deviendraient célèbres dans tout l'Atlantique. Le sloop des Bermudes, un chef-d'œuvre de l'architecture navale, était convoité par les marchands, les corsaires et les marines de guerre pour sa vitesse et son agilité, permettant aux marins de l'île de prospérer dans le monde compétitif et souvent dangereux du commerce atlantique. L'île devint un carrefour bouillonnant, ses marins et marchands tissant des réseaux reliant l'Amérique du Nord, les Caraïbes et l'Europe.
Cette économie maritime était multiforme et opportuniste. Les Bermudiens récoltaient le sel aux îles Turques, un commerce pénible et ardu qui devint un pilier de leur prospérité. Ils chassaient la baleine dans les eaux environnantes et récupéraient les cargaisons précieuses des navires assez malchanceux pour faire naufrage sur leurs récifs. Et, lorsque les circonstances le permettaient, ils s'adonnaient à la course — une forme légalisée de piraterie — s'en prenant au commerce des nations ennemies et consolidant leur réputation de marins habiles et audacieux. Cette époque façonna un peuple ingénieux et indépendant, apte à naviguer tant dans les eaux traîtresses de l'océan que dans les courants complexes de la politique coloniale.
L'histoire des Bermudes est également indissociable de l'institution de l'esclavage. Les premiers individus esclaves, un mélange d'Africains et d'Amérindiens, arrivèrent au début du XVIIe siècle, peu de temps après les premiers colons. Cependant, le système de servitude des Bermudes évolua différemment des grandes économies de plantation du Sud américain et des Antilles. La petite taille de l'île et son orientation maritime signifiaient que les personnes réduites en esclavage étaient plus souvent employées dans le service domestique, les métiers qualifiés comme la construction navale et la maçonnerie, et comme marins sur les sloops qui formaient l'épine dorsale de l'économie. Cela ne rendait pas l'institution moins brutale ou déshumanisante, mais créa une structure sociale unique qui sera explorée en détail.
La position stratégique des Bermudes garantit qu'elles ne pouvaient rester à l'écart des grandes luttes de pouvoir de l'époque. Leur position « dans l'œil de tout commerce » en fit un prix précieux et un atout militaire critique, particulièrement pour l'Empire britannique. Pendant la Révolution américaine, l'île se trouva dans une position précaire, tiraillée entre ses liens culturels et économiques étroits avec les colonies américaines et sa loyauté envers la Couronne britannique. Le conflit apporta difficultés et divisions, forçant les Bermudiens à naviguer dans un paysage politique traîtresse.
À la suite de l'indépendance de l'Amérique, l'importance stratégique des Bermudes pour la Grande-Bretagne monta en flèche. La perte de ses ports américains poussa la Royal Navy à investir massivement dans l'île, la transformant en une base navale et militaire redoutable. La construction de l'arsenal naval royal au tournant du XIXe siècle fut une entreprise monumentale qui remodela les paroisses occidentales de l'île et solidifia son rôle de « Gibraltar de l'Ouest ». Cette présence militaire massive définissait l'économie et la société des Bermudes pour les cent cinquante années suivantes, en faisant un point de rassemblement clé lors de conflits comme la guerre de 1812 et un gardien silencieux des intérêts britanniques dans l'Atlantique occidental.
Le XIXe siècle apporta de profonds changements sociaux et économiques. L'abolition de l'esclavage en 1834 par l'Empire britannique fut un moment charnière, modifiant fondamentalement le tissu social de l'île et initiant un long et complexe cheminement vers l'égalité raciale. L'après-émancipation vit l'arrivée de nouveaux groupes d'immigrants, notamment des travailleurs portugais des Açores et de Madère, qui jouèrent un rôle crucial dans la revitalisation du secteur agricole de l'île. Pendant un temps, les Bermudes devinrent célèbres pour leurs oignons et leurs lis de Pâques, créant une nouvelle identité économique, bien que temporaire.
Le don de l'île pour capitaliser sur les événements extérieurs se poursuivit. Pendant la guerre de Sécession américaine, les Bermudes devinrent un carrefour vital pour les briseurs de blocus confédérés, une ruche d'intrigues et de commerce où des marchandises étaient passées en fraude vers et depuis les États du Sud assiégés. Plus tard, à l'époque de la Prohibition aux États-Unis, les marchands de l'île profitèrent généreusement du commerce illégal de la contrebande de rhum. Ces épisodes soulignent un thème récurrent de l'histoire bermudienne : une capacité pragmatique à adapter son économie aux opportunités, et parfois aux vices, de son puissant voisin de l'ouest.
Alors que l'ère de la voile cédait la place à l'ère de la vapeur, et que son économie maritime déclinait, les Bermudes furent forcées de se réinventer une fois de plus. Le tournant du XXe siècle vit l'aube d'une nouvelle industrie : le tourisme. Capitalisant sur sa beauté naturelle, son climat idyllique et sa proximité avec l'Amérique du Nord, l'île commença à se vendre comme une échappatoire exclusive et tranquille pour les visiteurs américains et britanniques aisés. Ce nouveau pilier économique allait stimuler le développement pendant des décennies, apportant avec lui un nouvel ensemble de défis et d'opportunités et façonnant l'image moderne des Bermudes comme un paradis de plages de sable rose et de chalets aux couleurs pastel.
Le XXe siècle vit également les Bermudes jouer un rôle significatif, bien que souvent méconnu, dans les conflits mondiaux. Pendant les deux guerres mondiales, leur position stratégique fut à nouveau primordiale. L'île servit de base alliée critique pour les opérations navales, la lutte anti-sous-marine et la formation de convois transatlantiques. L'établissement de bases militaires américaines sur l'île pendant la Seconde Guerre mondiale, sous un bail de 99 ans, intégra davantage les Bermudes au réseau de défense stratégique de l'hémisphère occidental et apporta une nouvelle vague d'influence américaine qui durerait jusqu'en 1995.
L'après-guerre inaugura une période de prospérité sans précédent et de modernisation rapide. Elle vit également l'essor d'une autre force économique transformatrice : les affaires internationales. Reconnaissant le potentiel de son environnement politique stable et de ses lois fiscales favorables, les Bermudes commencèrent à cultiver une réputation de centre financier offshore de premier plan, particulièrement dans le domaine de l'assurance et de la réassurance. Ce secteur finirait par surpasser le tourisme comme principal moteur de l'économie de l'île, apportant une immense richesse mais aussi de nouvelles complexités sociales et économiques.
Cette période de boom économique fut parallèlement marquée par une évolution politique dramatique. Les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale furent caractérisées par un mouvement croissant pour le changement social et politique. Ce livre tracera le long et parfois conflictuel chemin vers le suffrage universel direct et l'établissement d'un système responsable d'autonomie interne. Il examinera l'essor de la politique partisane, la formation du Parti travailliste progressiste (PLP) et du Parti uni des Bermudes (UBP), et les décennies de compétition politique qui définirent le paysage politique moderne de l'île.
Ce parcours ne fut pas sans troubles. Les années 1970 furent une période d'agitation sociale significative, marquée par des émeutes et l'assassinat choquant du gouverneur, Sir Richard Sharples. Ces événements révélèrent de profondes tensions raciales et économiques couvant sous la surface d'une société prospère. La question de l'indépendance totale vis-à-vis de la Grande-Bretagne émergea également comme un débat politique central, culminant dans un référendum de 1995 où les électeurs choisirent décisivement de rester un territoire britannique d'outre-mer.
Enfin, cette histoire explorera le tissu culturel des Bermudes, une riche tapisserie tissée de fils divers. C'est une culture aux racines profondément britanniques, mais profondément façonnée par l'héritage de sa population majoritairement noire et les influences africaines, caribéennes, amérindiennes et portugaises. Nous examinerons les traditions uniques nées de ce mélange, des rythmes vibrants des danseurs Gombey et de la passion insulaire pour le cricket à la cuisine locale distincte.
Ce livre vise à présenter un récit complet et accessible de cette île remarquable. C'est l'histoire d'un lieu façonné par les naufrages et l'esclavage, par les corsaires et les politiciens, par la stratégie militaire et les forces du marché. C'est une histoire de résilience face à l'isolement, et d'adaptation continue dans un monde en mutation. De l'« Île des Diables » à un centre financier mondial, l'histoire des Bermudes est un chapitre unique et captivant de l'histoire plus large du monde atlantique.
CHAPITRE UN : L'Île des Diables : découverte et premiers récits
Pendant un siècle entier après son entrée dans la conscience européenne, les Bermudes restèrent un lieu plus redouté que convoité, un point maléfique sur les cartes marines du conquérant empire espagnol. Sa découverte fut une conséquence non recherchée des réalités navigatoires de l'époque. Les galions espagnols, chargés des trésors du Nouveau Monde, remontaient vers le nord depuis les Caraïbes pour capter les puissants vents d'ouest qui les ramèneraient à travers l'Atlantique. Cette route les faisait passer périlleusement près du plateau volcanique submergé sur lequel reposent les Bermudes, un piège de récifs quasi invisible tapi en attendant les imprudents. Ce fut au cours d'un tel voyage de retour, vers 1503 ou 1505, que le marin espagnol Juan de Bermúdez, capitaine du navire La Garça, posa les premiers yeux sur l'archipel inhabité. Il ne tenta pas d'accoster, ne voyant qu'un rivage sombre et inhospitalier, et poursuivut sa route, se contentant de voir son nom à jamais attaché à la nouvelle découverte.
L'observation de Bermúdez ne tarda pas à passer des journaux de bord des marins aux bureaux des cartographes. En 1511, l'historien et courtisan Pierre Martyr d'Anghiera publia son ouvrage Legatio Babylonica, qui comprenait une carte représentant une île solitaire dans l'Atlantique étiquetée « La Bermuda ». Ce fut la première officielle de l'île dans l'imprimé, un rendu sobre et simple qui ne laissait rien présager de la réputation dramatique qu'elle allait bientôt acquérir. Pour les Espagnols, dont les ambitions coloniales étaient fixées sur les vastes terres peuplées et riches en minerais du continent américain, ce petit avant-poste isolé ne présentait aucun attrait. Il ne possédait ni richesse évidente, ni âmes indigènes à convertir ni corps à asservir, et ses abords périlleux en faisaient un danger plutôt qu'un atout. Sa fonction première était de servir de repère, un point de référence pour les navigateurs afin de l'éviter.
Malgré sa désignation officielle sur les cartes, les marins lui donnèrent bientôt un titre plus sinistre et plus durable : l'« Île des Diables ». Ce surnom funeste ne naquit pas d'un incident unique, mais grandit à partir d'un ensemble d'expériences terrifiantes. La caractéristique la plus troublante pour les marins était le son. Depuis les forêts denses et sombres de l'intérieur montait une cacophonie de cris et de gémissements surnaturels qui résonnaient sur l'eau, particulièrement la nuit. Pour les marins superstitieux du XVIe siècle, ces sons étaient manifestement l'œuvre de démons et d'âmes perdues, un avertissement surnaturel de s'éloigner. La véritable source était tout à fait naturelle : les vastes colonies de pétrel des Bermudes, ou cahow, un oiseau de mer nocturne dont l'appel étrange et plaintif devint légendaire.
S'ajoutant à ce chœur diabolique, les grognements et reniflements de cochons sauvages qui erraient sur les îles. On pense que Bermúdez lui-même, lors d'une visite ultérieure vers 1515, déposa délibérément un petit nombre de porcs à terre. C'était une pratique courante à l'époque, destinée à créer une source de nourriture autosuffisante pour d'éventuels naufragés malchanceux. Pour ceux qui passaient au large sans connaître ces habitants porcins, les bruits émanant du rivage ne faisaient que confirmer la nature diabolique de l'île. L'historien espagnol Gonzalve Fernandès d'Oviedo y Valdès, qui accompagnait Bermúdez lors de ce voyage de 1515, fournit l'une des premières descriptions écrites des îles, notant le projet de débarquer les porcs mais remarquant aussi le temps tumultueux qui empêcha sa propre équipe de mettre pied à terre.
La réputation de l'île fut scellée par les dangers bien réels qui l'entouraient. Les Bermudes se situent sur la trajectoire des ouragans de l'Atlantique, et les tempêtes violentes et imprévisibles qui frappaient la région constituaient un autre argument contre elle. Pour un navire à voile en bois, être pris dans un « huracán » près de l'île était souvent une condamnation à mort. Le vrai péril, cependant, gisait juste sous les flots. L'archipel est ceint par une barrière formidable de récifs coralliens, l'un des systèmes de récifs coralliens les plus septentrionaux au monde. Ces récifs, qui s'étendent sur des milles au-delà du rivage visible, forment un labyrinthe de têtes de corail acérées qui pouvaient éventrer une coque en quelques minutes, faisant de toute approche des îles le cauchemar d'un navigateur. Au fil du siècle, des dizaines de navires y trouvèrent leur fin, leurs épaves devenant partie intégrante du folklore lugubre de l'île.
Alors que l'Espagne boudait officiellement les îles, les preuves de visiteurs involontaires commençaient à s'accumuler. Sur la côte sud de la paroisse de Smith, une gravure sur roche fut découverte par les colons ultérieurs. Elle portait une date, « 1543 », et des initiales. Pendant des siècles, on la connut sous le nom de « Rocher espagnol » (Spanish Rock), présumée être la marque d'un Espagnol naufragé. Cependant, des recherches ultérieures ont convaincue démontré que l'inscription avait été laissée par des marins portugais, également pris dans une tempête cette année-là alors qu'ils naviguaient depuis Saint-Domingue. Les lettres seraient en fait « R.P. » pour Rex Portugaliae (Roi du Portugal), une revendication de souveraineté laissée par des hommes désespérés qui, selon les chroniques de l'époque, parvinrent à construire un bateau et à s'enfuir après soixante jours sur l'île.
Il y eut d'autres naufragés. Les archives mentionnent qu'un Français nommé Russell y fit naufrage en 1570, parvenant lui aussi à s'échapper. Plus significatif pour l'avenir de l'île fut l'épreuve d'Henry May, un marin anglais voyageant à bord d'un navire français en 1593. Par ce que May qualifie poliment de « négligence » des pilotes, son navire s'écrasa sur les récifs de la côte nord de l'île par une nuit de décembre. Les survivants parvinrent à gagner la rive en se hissant péniblement, récupérant outils, quincaillerie et voiles du navire brisé avant qu'il ne soit entièrement détruit par la mer. Ils se retrouvèrent dans un lieu qui, bien qu'intimidant, était loin de l'enfer qu'ils pouvaient craindre.
Le récit détaillé de May, publié plus tard en Angleterre, fournit la première description substantielle de l'île en anglais. Lui et ses compagnons trouvèrent les cochons sauvages coriaces et peu appétissants, mais l'île offrait d'autres ressources. Les forêts étaient épaisses de cèdres des Bermudes (Juniperus bermudiana) endémiques et de palmiers palme (Sabal bermudana). Les cahows, dont les cris diaboliques avaient terrifié tant de monde, se révélèrent une source de nourriture abondante et aisément capturables. D'immenses tortues de mer remontaient sur le rivage pour pondre leurs œufs, fournissant une autre ressource vitale. Pendant cinq mois, les naufragés travaillèrent, utilisant les matériaux récupérés de leur ancien navire et le bois fort et résistant du cèdre des Bermudes pour construire un nouveau vaisseau.
Leur ingéniosité fut remarquable. Dépourvus de poix pour étancher la coque, ils improvisèrent, créant un calfatage à partir d'un mélange de chaux locale et d'huile rendue à partir des tortues. Ils construisirent une solide pinasse, qu'ils baptisèrent May-flower (un nom qui connaîtrait une plus grande renommée un quart de siècle plus tard), et en mai 1594, ils mirent le cap sur les flottes de pêche au large de Terre-Neuve, obtenant finalement un passage de retour vers l'Europe. L'histoire d'Henry May est celle de la survie et de la débrouillardise, un récit qui dépouilla l'île d'une partie de sa terreur surnaturelle pour la remplacer par une évaluation pratique de ses dangers et de ses ressources. Ce fut un conte qui démontra que l'« Île des Diables » pouvait aussi être une île de délivrance.
Les histoires de tempêtes et d'îles étranges circulant parmi les marins alimentèrent sans aucun doute les esprits créatifs de l'époque. On croit généralement que les récits sur les Bermudes, en particulier les histoires de tempêtes, d'esprits et de survie, fournirent la matière première à la pièce de William Shakespeare La Tempête. Le décor de la pièce — une île reculée et enchantée, théâtre d'un naufrage spectaculaire, habitée par des esprits et une figure monstrueuse — fait écho aux peurs et aux expériences bien réelles des marins qui avaient rencontré les Bermudes. Bien qu'aucune source unique ne puisse être définitivement prouvée, la réputation redoutable de l'île en fit un modèle parfait pour la demeure magique et tempétueuse de Prospero.
Avant la colonisation permanente, l'écosystème des Bermudes était un monde en soi, façonné par des millions d'années d'isolement. Le paysage était dominé par de denses forêts de cèdres des Bermudes endémiques et de robustes palmiers palme. Il n'y avait pas de mammifères terrestres indigènes, hormis les chauves-souris. Le vertébré terrestre dominant était le lézard des Bermudes, un petit reptile qui fuyait dans les sous-bois. Les vrais rois de l'île étaient les oiseaux. D'immenses colonies grouillantes d'oiseaux de mer, notamment le cahow et le paille-en-queue à longue queue, connu localement sous le nom de Longtail, nichaient sur les îles par dizaines de milliers. Les eaux environnantes étaient tout aussi riches, avec une abondance de poissons et de tortues prospérant parmi les récifs coralliens.
Pendant plus de cent ans, ce monde isolé resta à la périphérie d'un empire atlantique naissant. C'était un lieu connu mais non désiré, craint mais hôte occasionnel et réticent des naufragés. L'Espagne et le Portugal, concentrés sur des prix plus grands, se contentèrent de laisser l'« Île des Diables » à ses propres dispositifs. Pour eux, c'était un lieu de pertes — de navires, de cargaisons et d'hommes. Il fallut une nation différente, avec un ensemble différent d'ambitions coloniales, pour voir l'île non plus comme un danger à éviter, mais comme un territoire à revendiquer. Cette revendication ne vint pas par une expédition planifiée, mais, conformément à l'histoire tumultueuse de l'île, par la violence d'un autre ouragan et d'un autre naufrage désespéré.
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