- Introduction
- Chapitre 1 La légende d'une ville : d'Énée à Romulus
- Chapitre 2 Les sept rois et la naissance de la République
- Chapitre 3 La lutte des ordres : patriciens contre plébéiens
- Chapitre 4 La conquête de l'Italie : l'unification de la péninsule
- Chapitre 5 Les guerres puniques : Rome contre Carthage
- Chapitre 6 Maîtres de la Méditerranée : expansion vers la Grèce et l'Orient
- Chapitre 7 Les frères Gracques et la tempête à venir
- Chapitre 8 Marius, Sylla et l'ascension des seigneurs de guerre
- Chapitre 9 Le premier triumvirat : Pompée, Crassus et César
- Chapitre 10 La conquête de la Gaule et le franchissement du Rubicon
- Chapitre 11 La mort de la République : le règne et l'assassinat de César
- Chapitre 12 Le second triumvirat : Antoine, Octavien et Lépide
- Chapitre 13 Auguste et l'aube de l'Empire
- Chapitre 14 La Pax Romana : deux siècles de paix et de prospérité
- Chapitre 15 La dynastie julio-claudienne : pouvoir, intrigues et folie
- Chapitre 16 Les dynasties flavienne et nervane-antonine : l'âge des bons empereurs
- Chapitre 17 La dynastie sévérienne et la monarchie militaire
- Chapitre 18 La crise du IIIe siècle : anarchie et division
- Chapitre 19 Dioclétien, la tétrarchie et la grande persécution
- Chapitre 20 Constantin le Grand et l'Empire chrétien
- Chapitre 21 Les invasions barbares : Huns, Goths et Vandales
- Chapitre 22 La chute de l'Occident et le sac de Rome
- Chapitre 23 L'héritage durable en Orient : l'Empire byzantin
- Chapitre 24 Les légions romaines : l'armée la plus formidable du monde
- Chapitre 25 L'héritage durable de Rome : droit, langue et ingénierie
L'Empire romain
Table des matières
Introduction
Parler de « Rome », c'est évoquer une légende, une ville et une puissance qui devint l'une des civilisations les plus significatives de l'histoire mondiale. C'est une entreprise qui exige de penser en termes de siècles et de millénaires, et non d'années ou de décennies. L'histoire de Rome n'est pas celle d'une entité unique et statique. C'est une fresque épique de douze cents ans faite de transformations, un récit qui commence par un groupe de huttes en torchis sur les rives d'un fleuve marécageux et s'achève sur un empire dominant le monde occidental connu. C'est l'histoire d'un royaume devenu république, et d'une république devenue empire, chaque phase laissant une empreinte indélébile sur la suivante.
Le récit de Rome est une étude de contrastes. C'est une histoire de discipline extraordinaire et de brutalité choquante, de principes juridiques brillants et de sanglantes guerres civiles, d'ingénierie à couper le souffle et de mise en esclavage de millions d'êtres humains. À son apogée, sous l'empereur Trajan en 117 ap. J.-C., l'Empire romain s'étendait des rives brumeuses de la Bretagne aux sables brûlés du soleil de Mésopotamie, du Rhin et du Danube au nord aux déserts d'Afrique du Nord. Il englobait une superficie d'environ cinq millions de kilomètres carrés, ce qui en faisait l'un des plus vastes empires de l'histoire. Ce vaste territoire, abritant un quart de la population mondiale, était uni non seulement par l'épée, mais par un réseau sophistiqué de routes, de lois et d'une langue commune.
Comment une seule cité-État au cœur de l'Italie parvint-elle à une domination aussi inédite ? La question fascine historiens, érudits et penseurs depuis des siècles. Il n'existe pas de réponse simple, pas de secret unique à son succès. L'ascension de Rome fut le produit d'un mélange puissant et souvent contradictoire de facteurs : une machine militaire implacable et disciplinée, un génie pour le pragmatisme et l'adaptation politiques, et une compétence inégalée en ingénierie et en administration. Les Romains n'étaient pas toujours les plus innovants, mais ils étaient des maîtres dans l'art d'adopter et de perfectionner les idées des autres, qu'il s'agisse des formations militaires de leurs ennemis ou des techniques architecturales des Grecs.
Ce livre retrajectera la remarquable trajectoire de la civilisation romaine, de ses origines mythiques à son déclin et sa transformation, tout aussi complexes. Nous commencerons par les légendes que les Romains se racontaient, du héros troyen Énée aux jumeaux allaités par la louve, Romulus et Rémus, des histoires qui leur insufflèrent un puissant sens du destin et de la faveur divine. Nous explorerons ensuite la période souvent négligée des sept rois, un temps de fondations qui prépara la naissance spectaculaire de la République.
La République romaine, établie en 509 av. J.-C., fut une expérience politique qui dura près de cinq cents ans. Ce fut une période marquée par une énergie immense et une guerre quasi permanente. Les premières années furent caractérisées par une féroce lutte interne, la « Lutte des Ordres », un conflit social et politique entre les patriciens aristocrates et les plébéiens roturiers qui forgea le cœur de la vie politique romaine. Cette dynamique interne fut égalée par une poussée externe vers la conquête, Rome soumettant progressivement, et souvent brutalement, ses voisins pour unifier toute la péninsule italienne sous son contrôle.
Après avoir maîtrisé l'Italie, le regard de Rome se tourna vers l'extérieur, par-delà la mer, où elle rencontra sa plus grande rivale : l'empire mercantile de Carthage. Les guerres puniques qui s'ensuivirent furent une série de luttes titanesques qui poussèrent Rome au bord de la destruction mais en firent finalement le maître incontesté de la Méditerranée occidentale. Cette victoire ouvrit une nouvelle phase d'expansion, les légions marchant vers l'est, affrontant et absorbant les royaumes hellénistiques de Grèce et d'Asie Mineure, héritiers de l'empire d'Alexandre le Grand. Rome devint non seulement une conquérante, mais l'héritière et la transmissrice de la culture, de la philosophie et de l'art grecs.
Pourtant, ce succès même contenait les germes de la perte de la République. L'immense richesse, les énormes domaines exploités par des esclaves et les ambitions de puissants généraux commencèrent à corroder le vieil ordre politique. L'histoire de la fin de la République est une tragédie de sa propre fabrication, une guerre civile longue d'un siècle jouée par certains des personnages les plus captivants de l'histoire. Nous suivrons les efforts de réforme voués à l'échec des frères Gracques, l'ascension de seigneurs de guerre militaires comme Marius et Sylla, et la formation des puissants Triumvirats qui virent des titans comme Pompée, Crassus et l'incomparable Jules César rivaliser pour le pouvoir suprême.
La conquête de la Gaule par César apporta un immense territoire et une armée fanatiquement loyale sous son commandement. Son franchissement du Rubicon en 49 av. J.-C. fut un point de non-retour, un acte de défi qui plongea la République dans sa dernière et catastrophique guerre civile. Sa victoire finale et son accession au pouvoir dictatorial marquèrent la mort de la République, et son assassinat aux Ides de mars en 44 av. J.-C. ne fit qu'assurer qu'elle ne renaîtrait pas. Un nouveau cycle de conflits sanglants s'ensuivit, culminant dans l'ascension du petit-neveu et fils adoptif de César, Octavien.
Avec sa victoire sur Marc Antoine et Cléopâtre à la bataille d'Actium en 31 av. J.-C., Octavien demeura seul maître du monde romain. En 27 av. J.-C., le Sénat lui accorda le titre d'Auguste, et il devint le premier empereur romain, inaugurant une nouvelle ère. Cette transition de la République à l'Empire fut un chef-d'œuvre de manœuvre politique. Auguste maintint la façade des institutions républicaines tout en concentrant tout le pouvoir réel entre ses mains, instaurant un système qui durerait des siècles.
S'ensuivit la Pax Romana, la « Paix romaine », deux siècles de stabilité et de prospérité relative. Ce fut l'âge d'or de l'empire, une époque où le commerce prospéra de l'Inde à l'Espagne, et où toute la force de l'ingénierie romaine fut déployée pour construire d'endurants aqueducs, routes, temples et amphithéâtres. Nous examinerons les dynasties qui régnèrent durant cette période, des Julio-Claudiens tourmentés par les intrigues, mettant en scène des empereurs dont les noms sont synonymes de pouvoir et de folie, aux dynasties flavienne et nervano-antonine plus stables, une époque souvent qualifiée d'« Âge des Cinq Bons Empereurs ».
Mais la paix ne pouvait durer éternellement. L'immense taille de l'empire le rendait difficile à gouverner et à défendre. Le IIIe siècle ap. J.-C. connut une période de crise profonde, avec une succession vertigineuse d'« empereurs de caserne » éphémères, guerres civiles, peste et effondrement économique qui menacèrent de briser le monde romain tout entier. L'ordre fut finalement rétabli par des empereurs à la volonté de fer comme Dioclétien, qui réformât radicalement l'État en divisant l'empire en une moitié occidentale et une orientale, chacune dirigée par son propre empereur dans un système connu sous le nom de Tétrarchie.
Une nouvelle force s'élevait également au sein de l'empire : le christianisme. Après des siècles de persécution, la foi fut embrassée par l'empereur Constantin le Grand au début du IVe siècle, un moment charnière qui remodelerait fondamentalement l'avenir de l'empire et de la civilisation occidentale. Constantin déplaça également la capitale de l'empire vers l'est, vers une nouvelle ville construite sur le site de l'antique Byzance : Constantinople. Ce déplacement du pouvoir reconnut l'importance et la richesse croissantes des provinces orientales.
Les derniers chapitres de ce livre narreront l'histoire dramatique de la « chute » de l'Empire romain d'Occident. Ce ne fut pas un événement unique, mais un processus long et complexe de pourrissement interne et de pression externe de la part de peuples dits « barbares ». Nous retracerons les grandes migrations et invasions des Goths, des Vandales et des redoutables Huns sous Attila, culminant dans le sac de Rome lui-même en 410 et de nouveau en 455, et la destitution finale du dernier empereur romain d'Occident en 476.
Pourtant, la fin de l'empire en Occident ne fut pas la fin de l'histoire de Rome. En Orient, l'Empire romain, que nous appelons aujourd'hui l'Empire byzantin, endura mille années de plus, préservant le droit romain et la culture grecque et servant de rempart vital à la Chrétienté contre les envahisseurs d'Orient. Sa chute finale aux mains des Turcs ottomans en 1453 est une histoire à part entière.
Enfin, nous prendrons du recul pour considérer l'héritage colossal laissé par Rome. Son influence est tissée dans la trame de notre monde moderne. Le droit romain fournit les fondements de nombreux systèmes juridiques contemporains. Les langues romanes — italien, français, espagnol, portugais et roumain — sont les descendantes directes du latin. L'alphabet romain est l'écriture la plus utilisée au monde. Les merveilles de l'ingénierie romaine subsistent encore aujourd'hui comme un témoignage de l'habileté de leurs constructeurs, et leurs principes d'architecture, de gouvernance et d'organisation militaire ont été étudiés et imités pendant deux millénaires. Ce livre vise à raconter l'histoire de cette civilisation extraordinaire, dans toute sa gloire et toutes ses contradictions, pour comprendre comment une seule ville devint la plus grande puissance du monde antique.
CHAPITRE PREMIER : La légende d'une ville : d'Énée à Romulus
Toute grande histoire a besoin d'un début, et les Romains, qui ne faisaient jamais les choses à moitié, s'en donnèrent deux. Leur récit naquit des cendres d'une civilisation déchue pour s'achever sur la fondation d'une autre, une histoire de filiation divine, de voyages héroïques et de fratricide sanglant. Ce récit était si convaincant que pendant des siècles, les Romains y crurent non seulement comme un mythe, mais comme de l'histoire, une validation de leur domination prédestinée. Cette épopée fondatrice commence non pas en Italie, mais au milieu des flammes d'une ville mourante en Asie mineure : Troie. Alors que les Grecs affluaient par les portes, cachés dans leur cheval de bois perfide, le héros troyen Énée reçoit des dieux l'ordre de fuir. C'est un personnage de haute naissance, fils du prince Anchise et de la déesse Vénus elle-même.
Énée échappe au sac de Troie en portant son vieux père Anchise sur ses épaules, son jeune fils Ascagne serrant sa main, et les statues sacrées de ses dieux domestiques. Son épouse, Créuse, se perd dans le chaos de la ville en flammes. Guidé par la prophétie divine et une série de présages, Énée rassemble les survivants troyens et met le cap sur un périlleux voyage pour trouver un nouveau foyer, une terre inconnue à l'ouest appelée Italie, où il est destiné à établir une nouvelle dynastie troyenne. Tel que raconté dans le poème épique de Virgile, l'Énéide, ce voyage est une odyssée éprouvante qui dure des années et s'étend sur toute la Méditerranée.
Les Troyens affrontent tempêtes, monstres et prophéties à la fois sombres et porteuses d'espoir. Ils touchent terre en Thrace, en Crète et en Sicile, où le père d'Énée, Anchise, meurt paisiblement. Une tempête violente, suscitée par la vengeresse Junon, qui déteste les Troyens, les jette sur les rivages près de la ville naissante de Carthage, sur la côte nord-africaine. Là, Énée est accueilli par la fondatrice et reine de la ville, Didon. Une liaison tragique et passionnée s'épanouit entre eux, et pendant un an, il semble qu'Énée pourrait achever sa quête à Carthage. Mais les dieux en décident autrement. Mercure est dépêché pour rappeler à Énée son destin en Italie, un devoir auquel il ne peut se soustraire.
Le départ d'Énée laisse la reine carthaginoise le cœur brisé. Trompée et abandonnée, elle dresse un immense bûcher funéraire et, apercevant ses navires disparaître à l'horizon, elle se donne la mort avec l'épée même qu'Énée a laissée derrière lui. Sa malédiction mourante, une supplication pour une inimitié éternelle entre son peuple et les descendants d'Énée, fournit une puissante explication mythique à la rivalité acharnée qui éclatera un jour entre Rome et Carthage lors des guerres puniques. Laissant derrière lui les chagrins de Carthage, Énée et ses compagnons atteignent enfin les rivages de l'Italie, débarquant à Cumes. Là, guidé par la prêtresse Sibylle, Énée descend aux enfers pour consulter l'esprit de son père. Dans le royaume ombragé, Anchise révèle à son fils une procession de ses descendants futurs : les âmes des grands héros et dirigeants qui feront de Rome une puissance mondiale. Cette vision raffermit la résolution d'Énée, imprégnant sa mission de tout le poids du destin.
Les Troyens poursuivent leur route vers le Latium, la région de la côte ouest de l'Italie où doit s'établir leur nouveau foyer. Le roi local, Latinus, les accueille d'abord favorablement. Une prophétie lui avait dit que sa fille, Lavinie, devait épouser un étranger, et non son prétendant local, Turnus, le farouche roi de la tribu des Rutules. Latinus, obéissant à la prophétie, offre la main de Lavinie à Énée. Cependant, Junon, toujours déterminée à contrecarrer les Troyens, pousse Turnus et la reine Amate, l'épouse de Latinus, à résister aux nouveaux venus. La guerre devient inévitable. Un conflit amer et brutal s'ensuit, opposant les réfugiés troyens et leurs alliés locaux à Turnus et aux tribus latines unies.
La guerre dans le Latium est une affaire sanglante, remplie de hauts faits et de morts tragiques. Énée, armé d'un bouclier forgé par le dieu Vulcain et représentant les gloires futures de Rome, se révèle un guerrier et un chef redoutables. Le conflit atteint son apogée dans un duel entre les deux rivaux pour la main de Lavinie et l'avenir de l'Italie. Énée, animé d'une juste fureur, particulièrement après que Turnus a tué son jeune allié Pallas, vainc et tue le roi rutule. Avec la mort de Turnus, la guerre prend fin. Énée épouse Lavinie et fonde la ville de Lavinium, nommée en son honneur, accomplissant la première partie de sa mission divine.
L'histoire, cependant, ne s'arrête pas avec Énée. Son fils, Ascagne, aussi appelé Iule, fonde à son tour sa propre ville, Albe la Longue, dans les monts Albains. Cette ville devient le nouveau centre du peuple latin, et Ascagne établit une longue lignée de rois qui y règneront pendant des siècles. Cette lignée de rois albains sert de pont crucial, comblant l'écart d'environ 400 ans entre l'arrivée d'Énée au XIIe siècle av. J.-C. et la date traditionnelle de la fondation de Rome en 753 av. J.-C. L'historien romain Tite-Live dresse la liste de ces souverains, créant une ligne de succession directe et ininterrompue des réfugiés troyens aux fondateurs de Rome.
Cette connexion généalogique revêtait une importance immense pour les Romains. Des familles comme les illustres Julii, le clan de Jules César et d'Auguste, remontaient leur ascendance directement à Ascagne/Iule, et par extension, à la déesse Vénus. Cette filiation divine conférait une aura de légitimité et de prédestination à leur pouvoir, enracinant leur autorité dans les mythes mêmes de la fondation de leur peuple. Les rois albains régnèrent en relative paix pendant des générations, une période calme dans le grand récit avant l'acte final, dramatique, menant à la naissance de Rome.
La tranquillité d'Albe la Longue fut brisée par une lutte dynastique. Le roi légitime, Numitor, fut déposé par son frère cadet ambitieux et cruel, Amulius. Pour éliminer tout rival potentiel, Amulius fit assassiner les fils de Numitor et força sa fille, Rhéa Silvia, à devenir une Vestale. En tant que prêtresses de Vesta, déesse du foyer, les Vestales étaient vouées à trente ans de célibat, un vœu destiné à assurer l'extinction de la lignée de Numitor.
Mais la volonté divine, moteur constant de l'histoire fondatrice de Rome, intervint. Selon la légende, Rhéa Silvia fut visitée et subjuguée dans un bois sacré par Mars, le dieu de la guerre. De cette union divine, elle conçut et donna naissance à des fils jumeaux. Lorsque l'usurpateur Amulius apprit leur naissance, il fut saisi de peur et de rage. Il fit emprisonner Rhéa Silvia et ordonna à un serviteur de noyer les nourrissons dans le Tibre.
Le serviteur, cependant, eut pitié des bébés. Au lieu de les noyer, il les déposa dans une corbeille et la laissa dériver sur le fleuve. En ce temps, le Tibre avait débordé. À mesure que les eaux de la crue se retiraient, la corbeille vint s'échouer sur la rive, au pied d'une colline qui serait un jour connue sous le nom du Palatin. Là, les jumeaux sans défense furent découverts par une sauveuse inattendue : une louve, animal sacré de leur père, Mars. Ayant perdu ses propres petits, la louve, appelée Lupa par les Romains, guida doucement les nourrissons vers sa tanière et les allaita, les sauvant de la faim.
Cette image de la louve allaitant les deux garçonnets devint l'un des symboles les plus puissants et les plus durables de Rome, une représentation iconique des origines sauvages de la cité et de sa destinée divinement protégée. L'histoire est souvent rationalisée par des historiens postérieurs, qui suggèrent que le mot latin lupa pouvait signifier non seulement « louve » mais était aussi l'argot pour désigner une prostituée. La sauveuse des enfants, arguaient-ils, aurait pu être une femme de mauvaise vie, peut-être l'épouse d'un berger local. Mais la force du mythe original, avec son image saisissante de la nature nourrissant les fondateurs de la cité, était bien plus convaincante pour l'imagination romaine.
Les jumeaux furent bientôt découverts par un berger nommé Faustulus, qui les emmena chez lui, auprès de son épouse, Acca Larentia. Le couple éleva les garçons comme ses propres fils, les nommant Romulus et Rémus. Ignorant leur lignée royale, les jumeaux grandirent en bergers sur les collines du Latium. Ils étaient forts, braves et des meneurs nés, rassemblant autour d'eux une bande de jeunes gens fougueux qui parcouraient la campagne, défendant les faibles et défiant l'autorité des tyrans locaux. Leur noblesse innée et leurs qualités de meneurs laissaient entrevoir leurs origines extraordinaires.
Devenus jeunes hommes, leur véritable identité fut révélée de façon dramatique. Au cours d'une échauffourée avec des bergers loyaux au roi Amulius, Rémus fut capturé et emmené à Albe la Longue. Faustulus, craignant pour la vie de Rémus, révéla enfin à Romulus l'histoire de leur découverte miraculeuse et leur lien potentiel avec la famille royale déposée. Romulus, galvanisé, rassembla sa bande de partisans et marcha sur la ville. Simultanément, le captif Rémus, conduit devant son grand-père Numitor, fut reconnu par le vieillard. L'histoire se recomposa, et le complot pour renverser l'usurpateur fut ourdi.
Romulus et ses forces prirent d'assaut le palais, tuèrent le tyran Amulius et rétablirent leur grand-père Numitor sur son trône légitime à Albe la Longue. Les jumeaux, désormais acclamés comme des héros et des princes, avaient vengé l'honneur de leur famille. Pourtant, ils ne se contentèrent pas de rester dans leur cité ancestrale. Ils étaient poussés par le désir de fonder leur propre ville, sur l'endroit même où ils avaient été sauvés du fleuve et nourris par la louve.
Cette décision mena au premier grand conflit entre les frères. Ils ne purent s'accorder sur l'emplacement précis de leur nouvelle cité. Romulus favorisait la colline du Palatin, où ils avaient été trouvés par la louve, tandis que Rémus arguait des avantages stratégiques de la proche colline de l'Aventin. Ils convinrent de trancher le différend par l'augure, une forme de divination consistant à interpréter les présages tirés du vol des oiseaux, pour déterminer quel frère les dieux favorisaient.
Prenant position sur leurs collines respectives, ils attendirent un signe. Rémus fut le premier à voir un présage : six vautours volèrent au-dessus de l'Aventin. Il revendiqua immédiatement la victoire. Peu après, cependant, un vol de douze vautours apparut à Romulus au-dessus du Palatin. Une dispute amère s'ensuivit. Rémus revendiquait la priorité car ses vautours étaient apparus les premiers, tandis qu'insistait Romulus sur la supériorité de son signe du fait du plus grand nombre d'oiseaux, un présage plus puissant. La volonté divine était ambiguë, et le différend resta insoluble.
Ignorant les protestations de son frère, Romulus commença à creuser une tranchée et à élever un mur bas autour de la colline du Palatin pour marquer la limite sacrée, ou pomérium, de sa nouvelle ville. Cet acte de tracer le sillon était un rite sacré, officialisant l'existence de la cité. Rémus, encore bouillonnant de ressentiment et méprisant le mur bas, se moqua des efforts de son frère. Dans un acte final et fatal de défi, il enjamba le mur à demi achevé, un geste qui était à la fois une insulte personnelle et une violation sacrilège de la sainteté de la nouvelle ville.
Furieux face à cet acte de profanation, Romulus frappa son frère, le tuant. Les récits de la mort de Rémus varient ; certains disent que Romulus le tua lui-même, d'autres affirment que ce fut l'un des lieutenants de Romulus. Quelle que soit la main qui porta le coup, le résultat fut le même. Romulus, se tenant sur le corps de son jumeau, aurait déclaré : « Qu'il en soit ainsi désormais pour quiconque franchira mes murs. » La fondation de la ville fut ainsi scellée par le sang d'un frère, un acte de fratricide qui hanterait la psyché romaine pendant toute son histoire, un sombre présage des discordes civiles à venir.
Avec la mort de Rémus, Romulus devint le seul fondateur et premier roi de la nouvelle cité, qu'il nomma Roma, d'après son propre nom. La fondation fut traditionnellement datée du 21 avril 753 av. J.-C., un jour célébré pendant des siècles lors de la fête des Parilia. Désormais roi, Romulus fit face à un problème pressant : sa ville avait des murs et un nom, mais bien peu d'habitants. C'était une cité d'hommes, une société de célibataires sans espoir de génération future. Pour y remédier, il prit deux mesures radicales qui définiraient le caractère de la Rome naissante.
Premièrement, Romulus déclarua un lieu sur la proche colline du Capitole asile, un sanctuaire pour tous les fugitifs, exilés, esclaves en fuite et débiteurs des territoires environnants. Cette politique de porte ouverte fit rapidement gonfler la population de la ville, la remplissant d'une collection bigarrée d'hommes robustes, ambitieux et désespérés. Si cela fournit la main-d'œuvre nécessaire, cela ne résolut guère l'autre crise démographique : le manque criant de femmes. Rome risquait de n'être qu'un phénomène d'une seule génération.
Romulus chercha à y remédier en envoyant des émissaires vers les cités voisines, notamment celles des Sabins, pour proposer des traités et des mariages mixtes. Mais les tribus établies méprisaient la cité naissante de bandits et de fugitifs, et elles repoussèrent universellement les demandes romaines. Leurs filles, déclarèrent-elles, ne seraient pas données à de tels hommes. Face à ce rejet, Romulus décida que s'il ne pouvait obtenir des épouses par la diplomatie, il le ferait par la ruse et la force.
Il annonça une grande fête en l'honneur du dieu Consus, avec jeux et spectacles, et invita les gens des cités voisines, y compris les Sabins, à y assister. Ils vinrent en grand nombre avec leurs familles, avides de célébration et ne soupçonnant aucune trahison. À un moment convenu pendant les festivités, Romulus donna le signal. Ses hommes, qui s'étaient préparés, tirèrent leurs épées et foncèrent dans la foule, saisissant non pas les hommes, mais les jeunes femmes sabines non mariées. Au milieu du chaos et de la panique, les Romains emmenèrent leurs captives tandis que les hommes sabins, désarmés et pris complètement au dépourvu, étaient chassés de la ville.
Cet événement, connu de l'histoire sous le nom d'« Enlèvement des Sabines », fut moins une agression sexuelle au sens moderne qu'un enlèvement de futures épouses à grande échelle, non moins traumatisant pour ses victimes. Le mot latin raptio signifie enlèvement ou rapt. Selon l'historien Tite-Live, Romulus lui-même alla vers les femmes capturées, les assurant qu'elles seraient traitées non comme des prisonnières mais comme des épouses honorées et des partenaires dans la nouvelle cité. Il rejeta la faute sur l'orgueil de leurs pères et leur promit le plein droit de cité et, surtout, les enfants qui les lieraient à leurs nouveaux maris.
Les Sabins, toutefois, ne se laissèrent pas apaiser si facilement. Enragés par la violation de l'hospitalité et l'enlèvement de leurs filles, ils déclarèrent la guerre à Rome. Menés par leur roi, Titus Tatius, l'armée sabine marcha sur la ville. Les combats initiaux furent féroces. Dans un épisode célèbre, les Romains faillirent être trahis lorsque Tarpeia, la fille du commandant romain de la citadelle du Capitole, offrit d'ouvrir les portes aux Sabins en échange de « ce qu'ils portaient au bras gauche », c'est-à-dire leurs bracelets d'or. Les Sabins acceptèrent, mais une fois à l'intérieur, ils l'écrasèrent sous leurs boucliers, qu'ils portaient également au bras gauche.
La guerre atteignit son paroxysme dans la vallée entre le Capitole et le Palatin, le futur site du Forum romain. Le combat était désespéré, aucun camp ne parvenant à prendre un avantage clair. Juste au moment où les armées étaient enlisées dans une lutte sanglante, une chose remarquable se produisit. Les femmes sabines, qui avaient désormais largely accepté leurs maris romains et avaient dans bien des cas enfanté, ne purent plus supporter de voir leurs pères et frères se battre contre leurs époux.
Cheveux dénoués et vêtements déchirés en signe de deuil, elles se ruèrent au milieu du champ de bataille, brandissant leurs nourrissons. Elles s'interposèrent entre les deux armées, suppliant les deux camps de cesser le combat. Elles implorèrent leurs parents sabins d'un côté et leurs maris romains de l'autre, déclarant qu'elles préféraient mourir elles-mêmes plutôt que de vivre comme veuves ou orphelines. Cette intervention spectaculaire stupéfia les deux armées jusqu'au silence. Les soldats, émus par le courage et l'angoisse des femmes, posèrent les armes.
Le résultat ne fut pas seulement une trêve, mais un traité de paix complet qui unifia les deux peuples. Romains et Sabins fusionnèrent en un seul État. Romulus et le roi sabin, Titus Tatius, convinrent de régner conjointement, bien que la mort de Tatius quelques années plus tard laissât à nouveau Romulus comme seul monarque. Par leur acte courageux, les femmes sabines n'avaient pas seulement sauvé leurs familles ; elles avaient forgé un nouveau peuple romain, plus fort, posant les bases de la croissance future de la ville et de son talent pour absorber et intégrer d'autres cultures.
La paix assurée et la population stabilisée, Romulus se concentra sur la structuration de sa nouvelle société. On lui attribue l'établissement de nombreuses institutions les plus anciennes de Rome. La principale fut la création du Sénat, un conseil de cent anciens choisis parmi les familles les plus en vue pour agir comme ses conseillers. Ces hommes furent appelés Patres, ou « pères », et leurs descendants formeraient la base de la classe patricienne, l'aristocratie héréditaire de Rome. Il organisa également la populace en unités militaires et divisions sociales qui deviendraient fondamentales pour la vie romaine.
Après un règne long et couronné de succès, traditionnellement de trente-sept ans, la fin de la vie de Romulus fut aussi mystérieuse et légendaire que son début. Un jour, alors qu'il passait en revue ses troupes sur le Champ de Mars, une tempête violente éclata soudainement, accompagnée d'une éclipse solaire qui plongea la terre dans l'obscurité. Quand la lumière revint, Romulus avait disparu. Il s'était évanoui sans laisser de trace.
L'historien romain Tite-Live propose deux explications concurrentes à la disparition du roi. La plus cynique voulait que les sénateurs, peut-être jaloux de son pouvoir, l'aient assassiné pendant la tempête, démembré son corps et emporté les morceaux cachés sous leurs toges. Cette version laisse entrevoir les tensions profondes qui existeront toujours entre les puissants dirigeants de Rome et son Sénat aristocratique.
L'autre version, plus largement acceptée, était que Romulus avait été enlevé vers les cieux dans un tourbillon par son père, Mars. Peu de temps après, un noble respecté nommé Proculus Jules affirma que Romulus lui était apparu sous une forme divine, ordonnant aux Romains de l'adorer comme un dieu sous le nouveau nom de Quirinus. Cette apothéose cimenta le statut de Romulus en protecteur divin de Rome, renforçant la croyance que la cité était favorisée des dieux. Avec son apothéose, l'âge du mythe s'acheva, et le règne des sept rois de Rome commença véritablement.
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