- Introduction
- Chapitre 1 L'aube de la civilisation : Mésopotamie
- Chapitre 2 Empires d'Akkad, de Babylone et d'Assyrie
- Chapitre 3 Domination perse et hellénistique
- Chapitre 4 Les époques parthe et sassanide
- Chapitre 5 La conquête arabe et l'essor de l'islam
- Chapitre 6 Bagdad : le joyau du califat abbasside
- Chapitre 7 L'invasion mongole et ses conséquences
- Chapitre 8 La domination ottomane
- Chapitre 9 Les germes de l'Irak moderne : le mandat britannique
- Chapitre 10 Le royaume hachémite d'Irak
- Chapitre 11 La révolution de 1958 et la République
- Chapitre 12 L'ascension du parti Baas
- Chapitre 13 L'accession au pouvoir de Saddam Hussein
- Chapitre 14 La guerre Iran-Irak
- Chapitre 15 La première guerre du Golfe : l'invasion du Koweït
- Chapitre 16 Une décennie de sanctions
- Chapitre 17 L'invasion de 2003 et la chute de Saddam
- Chapitre 18 L'occupation et l'insurrection
- Chapitre 19 La lutte pour un nouveau gouvernement
- Chapitre 20 Violence confessionnelle et troubles civils
- Chapitre 21 L'essor de l'ISIS
- Chapitre 22 La guerre contre l'État islamique
- Chapitre 23 L'Irak post-ISIS : reconstruction et défis
- Chapitre 24 Le mouvement de protestation et l'instabilité politique
- Chapitre 25 L'Irak contemporain : espoirs pour l'avenir
Histoire d'Irak
Table des matières
INTRODUCTION
Écrire une histoire de l'Irak, c'est tenter de saisir l'histoire de l'humanité elle-même. Ce n'est pas une exagération. Le territoire qui est aujourd'hui l'Irak, connu du monde antique sous le nom de Mésopotamie — « la terre entre les fleuves » — fut le berceau de ce que nous appelons la civilisation. Bien avant que Rome n'ait un nom ou que les pharaons d'Égypte n'édifient leurs pyramides, les peuples vivant sur les plaines fertiles entre le Tigre et l'Euphrate inventaient l'avenir. Ils bâtirent les premières villes, conçurent le premier système d'écriture et rédigèrent les premières lois. Ils observèrent les cieux et posèrent les fondements de l'astronomie et des mathématiques, tout en luttant avec les mêmes questions fondamentales de la vie, de la mort, de la justice et de la royauté qui nous occupent encore aujourd'hui.
Ce livre est un voyage à travers cette histoire immense et souvent tumultueuse. C'est l'histoire non pas d'une seule entité monolithique, mais d'une scène géographique sur laquelle d'innombrables actes d'un grand drame humain ont été joués. Les personnages ont changé, les empires ont surgi et se sont effondrés, et les langues mêmes parlées dans les rues ont été remplacées, pourtant la scène demeure. Le récit de l'Irak est celui d'une création stupéfiante et d'une destruction tout aussi dévastatrice, d'âges d'or de brillance intellectuelle et culturelle suivis de périodes sombres de conquêtes brutales et de conflits internes. C'est une terre de profonds paradoxes : un lieu d'origines qui a été forcé à plusieurs reprises de se refaire, un centre de pouvoir mondial qui a souvent été le jouet d'intérêts étrangers.
La géographie de l'Irak est le premier et le plus crucial personnage de son histoire. Le pays est dominé par les deux grands fleuves, le Tigre et l'Euphrate, qui prennent leur source dans les montagnes de Turquie et s'écoulent vers le sud-est en direction du golfe Persique. Ce fut l'eau vivifiante et le limon alluvial riche de ces fleuves qui rendirent la civilisation possible, créant le Croissant fertile dans une région par ailleurs aride. Cette plaine fertile est cependant bordée par de vastes déserts à l'ouest et de montagnes escarpées à l'est et au nord, des paysages qui ont à la fois protégé et isolé ses habitants, et servi de routes aux armées. Cette position unique a fait de l'Irak un carrefour naturel, un lieu où peuples, marchandises et idées d'Asie, d'Afrique et d'Europe se sont rencontrés, mêlés et souvent affrontés. Son histoire est intrinsèquement transnationale, un récit de connexions et de collisions.
Le nombre même de « premières » associées à cette terre est vertigineux. Les Sumériens, émergents vers 4000 av. J.-C., offrirent au monde non seulement la cité-État en des lieux comme Uruk et Ur, mais aussi la roue, l'irrigation complexe et, plus important encore, l'écriture cunéiforme, qui imprima les marques en coin de l'histoire enregistrée dans l'argile humide. Ils furent suivis par les Akkadiens, qui créèrent le premier empire du monde sous Sargon le Grand, unifiant des cités disparates sous un seul souverain. Vinrent ensuite les Babyloniens, dont le roi, Hammurabi, grava l'un des premiers codes juridiques écrits les plus complets dans la pierre pour que tous le voient, une étape marquante dans la quête de justice systématique. Les Assyriens guerriers forgèrent un empire vaste et redoutable depuis leur cœur septentrional, tandis que les Néo-Babyloniens sous Nabuchodonosor II bâtirent une capitale d'une splendeur légendaire.
Pourtant, l'histoire de l'Irak est définie par un cycle implacable de conquête et de renouveau. Sa richesse et sa situation stratégique en firent un prix irrésistible pour des voisins ambitieux. Les Perses achéménides, menés par Cyrus le Grand, absorbèrent le territoire dans leur vaste domaine en 539 av. J.-C. Deux siècles plus tard, Alexandre le Grand fit marcher ses armées à travers les portes de Babylone, apportant la culture hellénistique dans son sillage. Il fut suivi par une succession d'empires — Parthes, Romains et Perses sassanides — chacun laissant son empreinte culturelle, architecturale et administrative sur la terre et ses habitants. Cet afflux constant de nouveaux souverains et de nouvelles cultures créa une société complexe et stratifiée. Les croyances mésopotamiennes anciennes laissèrent peu à peu place au zoroastrisme, le judaïsme s'épanouit dans le sillage de l'exil babylonien, et de vibrantes communautés chrétiennes prirent racine bien avant l'arrivée de l'islam.
Le septième siècle vit une transformation qui redéfinit la région à jamais : la conquête arabe et l'essor de l'islam. L'Irak devint un cœur du nouveau monde islamique. Les califes omeyyades, régnant depuis le lointain Damas, trouvèrent la région riche mais souvent rebelle. Ce furent leurs successeurs, les Abbassides, qui déplacèrent le centre du pouvoir vers l'Irak, construisant une magnifique nouvelle capitale, Bagdad. Pendant cinq siècles, Bagdad abbasside fut sans doute le centre du monde, un carrefour de science, de philosophie, de médecine et d'art. La Maison de la Sagesse traduisit les œuvres des Grecs, des Perses et des Indiens, préservant le savoir antique et l'enrichissant de découvertes révolutionnaires. Ce fut l'Âge d'or islamique, et Bagdad en fut le soleil glorieux.
Mais nul âge d'or ne dure éternellement. Le califat abbasside se fractura, affaibli par la dissidence interne et les dynasties sécessionnistes. Le coup fatal survint en 1258, lorsque les hordes mongoles de Houlagou Khan, petit-fils de Gengis Khan, déferlèrent sur les plaines, saccagèrent Bagdad et détruisirent les systèmes de canaux qui avaient irrigué la terre pendant des millénaires. La dévastation fut absolue, un cataclysme dont l'Irak ne se releva pas pleinement pendant des siècles. La période qui s'ensuivit vit la région tomber sous l'influence de diverses dynasties turco-mongoles et perses, devenant un champ de bataille entre l'Empire ottoman en expansion à l'ouest et l'Empire safavide en Perse à l'est. Au XVIIe siècle, les Ottomans avaient assuré leur contrôle, et pendant les quatre cents années suivantes, les terres de l'Irak moderne furent administrées comme les trois provinces de Mossoul, Bagdad et Bassorah.
L'État moderne de l'Irak est une invention distinctement du XXe siècle, née des cendres de l'Empire ottoman après la Première Guerre mondiale. Dans une série d'accords secrets et de déclarations publiques, les puissances européennes victorieuses, principalement la Grande-Bretagne, tracèrent de nouvelles lignes sur la carte. Les trois provinces ottomanes disparates, avec leur mélange complexe d'Arabes sunnites et chiites, de Kurdes, de Turkmènes, de Chrétiens et de Juifs, furent assemblées en une seule entité politique sous mandat britannique. Cet acte d'opportunité géopolitique ignora des identités ethniques et confessionnelles profondément enracinées, créant un État dont les fondations mêmes étaient porteuses de tensions. En 1921, les Britanniques installèrent un prince hachémite, Fayçal Ier, comme roi, établissant une monarchie qui régnerait sur le pays jusqu'à son renversement violent en 1958.
La découverte de vastes réserves pétrolières pétrolières en 1927 modifia fondamentalement le destin de l'Irak. Le pétrole apporta richesse, modernisation et une importance stratégique immense, mais se révéla aussi une malédiction. Il concentra un pouvoir et des revenus immenses entre les mains de l'État, alimentant l'instabilité politique alors que différentes factions rivalisaient pour le contrôle de la ressource principale de la nation. L'attrait de la richesse pétrolière attira les puissances étrangères, qui cherchèrent à assurer leurs intérêts par des manœuvres politiques et corporatives, souvent au détriment de la souveraineté irakienne. L'histoire du pétrole en Irak est indissociable de son histoire politique moderne, depuis les concessions initiales dominées par les Britanniques jusqu'à la nationalisation de l'industrie dans les années 1970 et les guerres subséquentes menées, du moins en partie, pour cet or noir.
La seconde moitié du XXe siècle fut marquée par une instabilité chronique, des coups d'État et des révolutions. La révolution de 1958 qui renversa la monarchie inaugura une période de règne militaire et de luttes politiques intenses. De ce tumulte, le parti Baas nationaliste arabe finit par émerger, s'emparant du pouvoir en 1968. Cela ouvrirait la voie à l'ascension de l'une des figures les plus conséquentes et brutales de l'histoire moderne du Moyen-Orient : Saddam Hussein. Son règne de plusieurs décennies, débutant formellement en 1979, fut une période de répression absolue à l'intérieur et d'ambition agressive à l'extérieur. Il engloba la guerre dévastatrice de huit ans contre l'Iran, l'invasion du Koweït et la guerre du Golfe de 1991 qui opposa l'Irak à une coalition internationale dirigée par les États-Unis.
Les derniers chapitres du XXe siècle et le début du XXIe virent l'Irak sombrer dans un nouveau cycle de souffrance. Une décennie de sanctions internationales paralysantes après la guerre du Golfe appauvrit la population et vida sa classe moyenne autrefois fière. Ce fut suivi par l'invasion de 2003 menée par les États-Unis, qui renversa le régime de Saddam Hussein mais déchaîna une tempête parfaite d'occupation, d'insurrection et de sanglante guerre civile confessionnelle. L'effondrement de l'État créa un vide comblé par une myriade vertigineuse de milices, de groupes terroristes et de factions politiques, chacun luttant pour le pouvoir et l'influence. L'essor du soi-disant État islamique (Daech) et sa saisie de vastes pans du territoire irakien représentèrent un nouveau nadir, soumettant la population à une brutalité inimaginable et plongeant la nation dans une autre guerre désespérée.
Ce livre naviguera sur cette longue et complexe ligne du temps, de la période d'Obeïd à nos jours. Il tracera la montée et la chute des empires, l'épanouissement de la culture, les horreurs de la guerre et la résilience silencieuse d'un peuple qui a tout enduré. C'est une histoire qui requiert une compréhension de l'archéologie, de la théologie, de la géopolitique et de la nature humaine. Écrire une telle histoire est une tâche formidable. Les sources sont souvent fragmentées, les récits contestés, et les biais des historiens, tant anciens que modernes, doivent être soigneusement navigués. Cet ouvrage vise à présenter un récit direct et équilibré, reconnaissant les complexités et évitant les jugements simplistes sur une histoire qui n'est rien de moins que simple.
Le voyage commence avec l'aube de la civilisation dans les plaines fertiles mésopotamiennes. Nous explorerons les grands empires d'Akkad, de Babylone et d'Assyrie, et serons témoins de l'arrivée des Perses et des Grecs. Nous déambulerons dans les rues scintillantes de Bagdad abbasside et chevaucherons avec les hordes mongoles qui la mirent à sac. Nous examinerons les longs siècles de domination ottomane, la naissance troublée de l'État moderne sous tutelle britannique, et les décennies turbulentes de monarchie et de république qui suivirent. Nous tracerons l'ascension du parti Baas, le règne de fer de Saddam Hussein, les guerres dévastatrices qui définirent son régime, et les conséquences catastrophiques de l'invasion de 2003. Enfin, nous confronterons le passé récent : la lutte contre Daech, les défis de la reconstruction, et la lutte continue pour un avenir stable et prospère.
L'histoire de l'Irak n'est pas simplement une préoccupation régionale. C'est une histoire qui a façonné, et a été façonnée par, le monde entier. Ses innovations antiques fournirent les blocs de construction d'innombrables autres cultures. Son érudition médiévale fut un pont crucial entre les mondes classique et moderne. Ses conflits modernes ont redessiné la carte géopolitique, impliqué les puissances mondiales et eu des conséquences qui vont bien au-delà de ses frontières. Comprendre l'Irak, c'est comprendre le pouvoir durable de la géographie, la nature cyclique de l'empire, les complexités de la foi et de l'identité, l'attrait enivrant des ressources, et l'esprit indomptable d'un peuple qui, malgré des millénaires de tourments, continue d'écrire le prochain chapitre de son histoire extraordinaire.
CHAPITRE PREMIER : L'aube de la civilisation : La Mésopotamie
Avant d'être l'Irak, ce fut la Mésopotamie. Et avant d'être la Mésopotamie, ce n'était qu'une plaine alluviale, une vaste étendue plate et féroce de limon, creusée par deux fleuves légendaires. Le Tigre et l'Euphrate, nés dans les montagnes d'Anatolie, sont les parents tempétueux de cette terre. Pendant des millénaires, ils ont offert les deux dons essentiels à la vie dans le désert : l'eau et une terre incroyablement fertile. Chaque printemps, la fonte des neiges gonflait les fleuves, les faisant déborder de leurs lits et déposant une nouvelle couche de limon alluvionnaire riche sur la plaine. Ce renouvellement annuel créait un paradis pour l'agriculteur, un potentiel agricole inégalé dans le monde antique. Mais les fleuves étaient aussi capricieux et violents, capables d'anéantir les récoltes d'une année et un village entier par des crues soudaines et catastrophiques.
Cet environnement exigeant forgea un peuple particulier. La survie, ici, ne relevait pas de l'acceptation passive des bienfaits de la nature, mais de la gestion active de ses risques. Elle réclamait de l'ingéniosité, de la coopération et une quantité monumentale de labeur éreintant. Les habitants de ces lieux durent apprendre à dompter l'eau, à creuser des canaux pour la mener à leurs champs en saison sèche et à bâtir des digues pour la contenir lors des crues. Cette lutte constante contre le monde naturel, ce besoin de s'organiser et d'innover simplement pour survivre, fut le moteur qui propulsa la création de la civilisation elle-même. Elle força les hommes à vivre ensemble, à planifier, et à créer des systèmes d'autorité et de gouvernance.
Les premiers balbutiements de ce nouveau mode de vie apparurent bien avant les premières cités. Vers 6000 av. J.-C., de petites communautés paysannes commencèrent à parsemer les plaines du nord de la Mésopotamie, dans des zones où les précipitations suffisaient à l'agriculture sans irrigation majeure. Les archéologues ont donné à ces cultures primitives des noms basés sur les sites où leur poterie distinctive fut découverte pour la première fois : Hassuna, Samarra et Halaf. Les gens de la culture de Hassuna vivaient dans de petits villages, cultivant l'orge et le blé et élevant des animaux domestiques comme les moutons, les chèvres et les porcs. Leurs demeures étaient de simples structures en terre battue, et leur poterie, bien que modelée à la main, représentait une avancée technologique significative.
Un peu plus au sud, la culture de Samarra montrait des signes de complexité sociale et de compétence technique supérieurs. Leur poterie était plus finement ouvragée et, ce qui est crucial, des indices prouvent qu'ils commençaient à pratiquer des formes simples d'irrigation, leur permettant de s'aventurer dans les terres plus arides du centre de la Mésopotamie. Ce fut un développement charnière, un pas net vers la maîtrise du difficile environnement du sud. La culture de Halaf qui suivit, connue pour sa superbe poterie peinte, vit ces petites communautés reliées par des réseaux d'échange commercial et culturel plus vastes, s'étendant sur une immense zone du Proche-Orient.
La véritable révolution, cependant, débuta dans le grand sud, sur les plaines alluviales torrides mais d'une fertilité incroyable, près du golfe Persique. Vers 6500 av. J.-C., une nouvelle culture émergea, connue sous le nom d'Obeïd. Le peuple d'Obeïd furent les véritables pionniers du sud de la Mésopotamie. Ils perfectionnèrent l'art de l'irrigation, creusant des réseaux de canaux qui transformèrent la plaine aride en un damier de champs verts et productifs. Ce surplus agricole permit des établissements plus vastes et plus permanents. Les villages d'Obeïd grossirent en taille et en population bien au-delà de tout ce qui avait existé auparavant, posant les fondations agricoles et sociales essentielles à l'explosion urbaine qui suivrait.
L'un des sites d'Obeïd les plus significatifs est Eridou, un lieu que les Sumériens considéreraient plus tard comme la toute première cité, où la royauté descendit du ciel. Les fouilles à Eridou ont révélé une séquence de temples, construits et reconstruits au même emplacement sur plusieurs siècles. Le premier sanctuaire était une simple structure à pièce unique en briques crues. Au fil du temps, il fut remplacé par des temples toujours plus vastes et plus élaborés, témoignant de la richesse croissante de la communauté et de l'importance grandissante de la religion organisée. Ces temples d'Obeïd sont les ancêtres directs des grandes ziggourats qui domineraient plus tard l'horizon mésopotamien. La période d'Obeïd, qui dura plus de deux millénaires, prépara le terrain, créant les fondations agricoles et sociales sur lesquelles la première civilisation du monde serait bâtie.
La transition d'un monde de villages à un monde de cités se produisit durant ce que l'on appelle la période d'Uruk, s'étendant approximativement de 4000 à 3100 av. J.-C. Cette ère, nommée d'après la ville colossale d'Uruk, fut le témoin d'une transformation fondamentale de l'échelle et de la complexité de la société humaine. Portée par de nouvelles avancées agricoles, comme l'introduction de la charrue-semoir, la population explosa. Les hommes commencèrent à se rassembler en nombres sans précédent, et des établissements comme Uruk passèrent de grandes villes à de véritables cités, les premières que le monde ait jamais connues. À son apogée, Uruk pouvait abriter jusqu'à 40 000 habitants, avec des dizaines de milliers de plus dans ses territoires environnants, faisant d'elle la plus grande zone urbaine de la planète à l'époque.
Ce fut bien plus qu'un changement de taille ; ce fut un changement dans la nature même de la vie humaine. La cité d'Uruk était un organisme complexe et bouillonnant. Elle possédait une architecture publique monumentale, notamment dans le quartier d'Eanna, dédié à la déesse Inanna, où d'énormes temples étaient décorés de mosaïques complexes de cônes d'argile colorés. Elle connaissait une société stratifiée, avec prêtres et administrateurs au sommet, et une classe croissante de travailleurs spécialisés : artisans, marchands, soldats et bureaucrates. La production de masse de biens fit son apparition pour la première fois, en témoignent les bols à bords biseautés, omniprésents et plutôt ternes, que les archéologues pensent avoir servi à distribuer des rations aux travailleurs de l'État. Cette révolution urbaine vit l'établissement de l'État, une nouvelle forme d'organisation politique capable de gérer les affaires complexes d'une large population.
Avec une cité-État complexe à gérer, les dirigeants d'Uruk firent face à un problème inédit : comment tout suivre ? Comment enregistrer les paiements d'impôts, mesurer les excédents de grain et administrer les rations de milliers de travailleurs ? Les vieilles méthodes de la mémoire et de simples jetons ne suffisaient plus. La solution à ce casse-tête administratif fut l'une des inventions les plus profondes de l'histoire humaine : l'écriture. Développée pour la première fois par les scribes sumériens à Uruk vers 3200 av. J.-C., le premier script était un moyen d'enregistrer des transactions.
Le système, connu sous le nom de cunéiforme, débuta comme une série de pictogrammes, de simples dessins des objets comptabilisés. Les scribes utilisaient un stylet en roseau pour imprimer ces symboles dans des tablettes d'argile humide. Avec le temps, ce système évolua. Les pictogrammes devinrent plus abstraits et stylisés, se transformant finalement en les marques en forme de coin caractéristiques qui donnent au cunéiforme son nom (du latin cuneus, signifiant « coin »). Crucialement, le système passa de la représentation d'objets à la représentation de sons — un syllabaire où les signes représentaient des syllabes. Cette percée permit l'enregistrement de la langue parlée, et avec elle, l'expression d'idées complexes, de lois, d'histoires et de croyances. L'histoire, au sens le plus vrai, avait commencé.
Le peuple qui accomplit tout cela furent les Sumériens. Leur origine précise demeure un mystère, sujet à d'infinis débats parmi les érudits. Leur langue était un isolat, sans lien avec les langues sémitiques et indo-européennes de leurs voisins. Ce qui est certain, c'est qu'au début du IIIe millénaire av. J.-C., ils avaient établi une civilisation vibrante dans le sud de la Mésopotamie, une terre qu'ils appelaient le Sumer. Leur monde était une collection de cités-États farouchement indépendantes. Outre Uruk, des cités comme Ur, Eridou, Kish, Lagash et Nippur rivalisaient pour le pouvoir, les ressources et le prestige.
Chaque cité était considérée comme la propriété d'un dieu ou d'une déesse patron spécifique. La cité d'Ur appartenait au dieu-lune Nanna ; Uruk à la déesse de l'amour et de la guerre, Inanna. Au cœur de chaque cité se dressait la demeure du dieu, le complexe du temple, qui grandit pour devenir d'immenses pyramides à degrés connues sous le nom de ziggourats. Ce n'étaient pas des lieux de culte public au sens moderne, mais des enceintes sacrées, les demeures littérales des dieux sur terre. La vie économique entière de la cité tournait autour du temple, qui contrôlait de vastes étendues de terres agricoles et employait une grande partie de la population.
La société sumérienne était hiérarchique. Au sommet se trouvait l'ensi ou le lugal — le dirigeant, qui agissait en représentant terrestre du dieu, un intendant gérant le domaine de la divinité. Venaient ensuite les prêtres et prêtresses qui mediaient entre les royaumes humain et divin et détenaient un pouvoir énorme. Puis une petite élite de scribes, de marchands et d'artisans qualifiés. La grande majorité de la population étaient des paysans, des ouvriers et des soldats. Au bas de l'échelle sociale se trouvaient les esclaves, souvent prisonniers de guerre ou individus tombés dans l'endettement. La religion imprégnait chaque aspect de la vie sumérienne. Ils croyaient que les dieux avaient créé l'humanité pour en faire leurs serviteurs, pour qu'ils peinent et pourvoient à leurs besoins afin que les divinités puissent se reposer. Le monde était rempli de forces divines puissantes, souvent imprévisibles, et le but de la vie était de les servir et de les apaiser.
La période suivant l'explosion d'Uruk, d'environ 2900 à 2350 av. J.-C., est connue sous le nom de période des Dynasties Archaïques. Durant cette ère, la cité-État devint la structure politique dominante. Ce fut une époque de réalisations culturelles remarquables, mais aussi de guerre endémique. Les diverses cités, bien que partageant une culture et une religion communes, étaient enfermées dans une lutte constante pour le contrôle des terres et des droits sur l'eau. C'est l'époque de figures qui se tiennent sur la ligne entre l'histoire et la légende, comme Gilgamesh, le roi d'Uruk dont la quête épique de l'immortalité est l'une des premières grandes œuvres littéraires du monde. Si la parenté divine et les hauts faits de Gilgamesh relèvent du mythe, des preuves historiques suggèrent qu'il fut un roi réel qui régna au XXVIe siècle av. J.-C. et fut responsable de la construction des grands murs d'Uruk.
La Liste royale sumérienne, un document remarquable qui enregistre les souverains du Sumer, présente une séquence de dynasties qui tinrent le pouvoir depuis diverses cités. Bien qu'elle mélange des rois mythiques ayant régné pendant des dizaines de milliers d'années avec des rois historiques, elle reflète la réalité politique de l'époque : un système où une cité parvenait à une dominance temporaire, ou « hégémonie », sur les autres, pour être supplantée par un nouveau rival. Des rois comme Enmebaragesi de Kish sont connus par leurs propres inscriptions, apportant une ancre historique solide à cette période.
La guerre constante stimula l'innovation militaire. Un aperçu fascinant de ce monde nous est offert par la Stèle des Vautours, un monument érigé par le roi Eannatum de Lagash vers 2460 av. J.-C. pour célébrer sa victoire sur la cité voisine d'Umma. La dalle de pierre sculptée représente des scènes de bataille dans un détail graphique. Une face montre Eannatum menant une phalange serrée de soldats lourdement armés, leurs lances faisant saillie derrière un mur de boucliers alors qu'ils marchent sur les corps de leurs ennemis. L'autre face montre le dieu de Lagash, Ningirsu, tenant les soldats capturés d'Umma dans un filet géant. La stèle, l'un des plus anciens monuments de guerre connus, est une puissante pièce de propagande politique, justifiant un litige territorial sur un terrain agricole comme une victoire ordonnée par les dieux.
La richesse et la sophistication de la période des Dynasties Archaïques ne sont nulle part plus vivement affichées que dans le Cimetière royal d'Ur, fouillé par l'archéologue britannique Sir Leonard Woolley dans les années 1920. La découverte fut une sensation, rivalisant avec celle de la tombe de Toutânkhamon en Égypte. Woolley mit au jour quelque 1 800 tombes, mais seize se distinguaient, qu'il identifia comme des « Tombes royales ». Ce n'étaient pas de simples sépultures mais des tombes à chambres multiples élaborées, remplies de trésors à couper le souffle en or, lapis-lazuli et cornaline.
L'une des tombes les plus spectaculaires était celle d'une femme identifiée par un sceau-cylindre comme la reine Pouabi. Elle fut inhumée parée d'une coiffe dorée élaborée à feuilles de hêtre, d'anneaux et de boucles d'oreilles. Mais l'aspect le plus saisissant et troublant de ces tombes fut la découverte de ce qui apparaissait comme des sacrifices humains de masse. Dans la grande fosse associée à l'une des tombes, Woolley trouva les corps de 74 serviteurs, pour la plupart des femmes, parées de beaux bijoux et rangées en lignes nettes. Soldats, palefreniers et musiciens les accompagnaient dans la tombe. Les circonstances exactes de leur mort sont débattues, mais il semble que ces serviteurs furent sacrifiés pour servir leurs maîtres dans l'au-delà, un témoignage brutal de l'immense pouvoir exercé par les dirigeants d'Ur.
La période des Dynasties Archaïques fut le point culminant de la civilisation sumérienne en tant que collection de cités-États indépendantes. Ils avaient créé la cité, inventé l'écriture, développé des systèmes juridiques et administratifs complexes, et produit des œuvres d'art extraordinaires. Ils avaient aussi, par leurs querelles intestines incessantes, créé un paysage politique mûr pour la conquête. L'état de guerre constant entre des cités comme Lagash et Umma, tout en produisant des rois héroïques et des monuments impressionnants, les affaiblit toutes ultimement. Un nouveau type d'ordre politique était sur le point d'émerger, fondé non sur l'indépendance d'une seule cité, mais sur l'unification de tout le pays sous un unique souverain impérial. L'ère de la cité-Était touchait à sa fin, et l'ère de l'empire était sur le point de se lever.
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